La langue de chez nous

La langue de chez nous

Par Jean-Louis Gauthier, Rédacteur en chef

Crédit photo: istockphoto.com

C’est l’abbé Jean Ratté qui le donnait. Il avait étudié le théâtre à Paris avec la comédienne Tania Balachova.

 Paris! Tania Balachova! Tout cela me semblait bien exotique. Paris, la tour Eiffel, les quais de la Seine, Notre-Dame. Quant à cette Tania, je l’imaginais, allez savoir pourquoi, portant turban et parlant à la française, avec un léger accent russe et moult gestes.

Notre bon abbé Ratté avait donc appris là-bas, dans les vieux pays, à bien parler français, à articuler en détachant parfaitement les syllabes, contrairement à nous qui les avalions tout rond.

Il nous apprenait à notre tour à prononcer. Il corrigeait aussi nos fautes, qui étaient nombreuses, très nombreuses, à commencer par les mots anglais qui émaillaient notre discours alors que nous ne savions même pas qu’ils appartenaient à une autre langue que la nôtre. Ainsi, je fus très étonné le jour où je découvrais que l’expression sleeping bag n’était pas française. «Vous dormirez bien mieux dans un sac de couchage», avait repris l’abbé Ratté.

Nous étions au quart sinon à moitié bilingues sans même le savoir, baragouinant deux langues sans en maîtriser une seule.

Tout cela pour dire que cet abbé Ratté m’a appris à aimer le français et à bien le parler, en tout cas le mieux possible. Quand je revenais à la maison, aux vacances, je reprenais mes frères. «On ne dit pas tire, mais pneu.» Et, comme l’aurait fait l’abbé Ratté, je m’empressais d’ajouter: «Tu verras, ça roule bien mieux avec des pneus!»

Encore aujourd’hui, il m’arrive de les reprendre. C’est plus fort que moi. Il me semble même que c’est là un cadeau que je leur offre. «On ne dit pas une tarte au coconut, mais une tarte à la noix de coco... C’est bien meilleur à la noix de coco, c’est bien meilleur!»

 N’allez surtout pas croire que je suis un expert en la matière. J’ai encore de la difficulté avec le participe passé, certains participes passés ! Aussi, ai-je une admiration sans bornes pour ceux et celles qui connaissent très bien la langue, comme notre réviseure, Marie-Thérèse. J’en profite pour lui rendre hommage, elle qui pratique un métier de l’ombre, mais sans qui les textes que vous lisez dans Bel Âge n’auraient pas la même teneur, la même qualité.

Je rage quand je fais une faute, une grosse faute, et j’apprécie qu’on me le dise, même si mon orgueil en prend parfois un coup. Je ne comprends pas ceux qui se choquent quand on les reprend et vous répondent tout de go: «Tu m’as compris, c’est le principal.» 

Non, le principal, c’est de tendre vers la perfection, même si on sait bien qu’on n’y parviendra jamais. Ce qui mérite d’être dit mérite d’être bien dit. Car respecter sa langue, c’est se respecter. C’est aussi respecter tous ceux et celles qui nous ont précédés, ces hommes et ces femmes qui se sont battus pour garder vivants tous les mots qui nous habitent et que nous habitons, qui sont à la fois notre âme, notre miroir, notre identité et notre personnalité. Ces hommes et ces femmes qui ont fait en sorte que nos mots ne meurent pas. Mots de tous les jours, vêtus des plus simples atours, et mots en habits du dimanche qui ont traversé les années pour se rendre jusqu’à nous. Comment ne pas voir ici l’occasion rêvée de dire tout le bien que l’on pense d’un Fred Pellerin, grand défenseur de notre langue et de notre parlure? Ce Fred Pellerin qui tire les larmes quand il interprète Mommy, nous rappelant que les mots sont fragiles et qu’ils peuvent mourir. J’y vois aussi l’occasion de donner un coup de chapeau à Maryse Baribeau et à Gaston Bellemare qui, chaque automne, nous ramènent ce merveilleux Festival de la poésie de Trois-Rivières. Ils savent eux aussi la force et le prix des mots. Ces mots, chers et précieux, qui nous aident à faire le tour de notre jardin, à mieux nous comprendre, mais aussi à créer des liens, à approcher l’autre, à l’apprivoiser et à nommer le monde.

Jean-Louis Gauthier, Rédacteur en chef

jean-louis.gauthier@bayardcanada.com

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