Les enfants quittent la maison

Les enfants quittent la maison

Par Suzanne Décarie

Crédit photo: iStockphoto.com

La maison paraît grande… Après le tourbillon du déménagement, le calme... Fini les allées et venues, les coups de fil, les souliers dans l’escalier, les «qu’est-ce qu’on mange ?», les discussions… On avait oublié qu’une maison peut rester propre, qu’un frigo ne se vide pas toujours en un éclair ! Tout est si tranquille que l’on peut se sentir en suspens. Déjà la ménopause avait sonné le glas de la fertilité, voilà que le rideau tombe sur notre cocon. Bien sûr, on reste mère, mais on ne sera plus jamais maman comme avant. Changement de rôle, changement de registre: on est en transition.

Le syndrome du nid vide

Même si l’on savait que les enfants s’en iraient un jour, même si l’on a un jour rêvé de leur départ, cette coupure annonce le début d’une étape. «On peut se sentir déboussolée, surtout si notre vie a tourné autour des enfants», remarque Marie-Ange Pongis-Khandjian, psychologue à l’hôpital Saint-François d’Assise à Québec.

Monique s’est surprise à tourner en rond pendant des jours. «J’étais comme une chatte qui cherche ses petits», se souvient-elle. Pendant un moment, elle a senti ce qu’était le syndrome du nid vide, cet état de désolation qui peut conduire jusqu’à la dépression. Comme la plupart des femmes, Monique s’est ajustée à la situation.

À une époque où les enfants quittent la maison de plus en plus tard — près de 25% des gars et 13% des filles de 25 à 29 ans habitent chez leurs parents — et où les parents travaillent de plus en plus, existe-t-il encore, ce syndrome du nid vide? N’est-on pas plutôt soulagée de voir partir nos grands enfants? «On peut être triste à mourir et soulagé en même temps, dit la psychologue. Les êtres humains sont complexes et éprouvent des sentiments contradictoires.»

De plus, ce départ peut accentuer le malaise associé au mitan de la vie. «C’est une période où les femmes vivent différents types de problèmes, grands et petits: épuisement professionnel, problèmes avec les parents âgés, séparation, divorce…», note Lilia Goldfarb, animatrice du programme Mouvance et Mitan du Y des femmes de Montréal. Plusieurs en viennent à se demander ce qu’elles feront du reste de leur vie. «Au fil des ans, les femmes ont mis de côté leurs rêves et leurs besoins, poursuit l’animatrice. Vient un moment où elles ne savent plus ni ce qu’elles veulent ni qui elles sont, un moment où elles n’osent plus rêver.»

S'occuper de soi

S’occuper de soi

«J’ai enfin le temps de m’occuper de moi, mais je ne sais pas comment faire!», s’étonne Mireille. S’occuper de soi, c’est plus que s’octroyer des loisirs, même si c’est génial de jouer au golf ou d’aller au ciné en après-midi. «C’est important que notre vie ait un sens, dit Lilia Goldfarb. Si l’on a des projets, si l’on sait ce que l’on va faire avec sa vie, si l’on se sent bien dans sa peau et en sécurité, ça ira bien…»

Le départ des enfants, c’est donc l’occasion idéale de se demander qui l’on est et de s’interroger sur ce qu’on peut et veut faire de sa vie. Pour mieux se cerner, on peut se souvenir des rêves de ses 20 ans et renouer avec ceux que l’on n’a pas réalisés, mais qui peuvent encore être accomplis: apprendre une langue, jouer du piano, faire de la danse, se lancer dans une nouvelle carrière, partir à l’aventure…

Au Centre ménopause Québec où elle travaille, Marie-Ange Pongis-Khandjian voit des femmes qui n’ont jamais eu le temps de s’asseoir et de penser à elle décider de venir consulter. Et cela donne des résultats. «Il est toujours possible de changer des choses», affirme-t-elle en précisant que pour certaines, tout se passe sans heurts. «C’est comme la ménopause: 10% des femmes passent à travers sans s’en rendre compte; 10% vivent péniblement ce passage, et 80% traversent cette période avec des hauts et des bas.»

Certaines sont alors plongées en plein tumulte. Après 25 ans de vie de couple, Pascale s’est retrouvée seule. Son mari l’a quittée, sa mère recevait un diagnostic de maladie d’Alzheimer et son père se faisait opérer pour un cancer. À 23 ans, son aînée s’est installée à l’étranger, sa cadette, 20 ans, a déménagé chez son papa… Pascale a pris le virage dans les larmes et le chaos, puis elle s’est refait seule un nid où elle se surprend à être bien. Elle adore ses filles, mais n’a aucune envie de les voir revenir à la maison. «J’ai eu beaucoup de plaisir à m’occuper d’elles, mais là, je suis passée à autre chose.»

Ménage intérieur, remaniement extérieur

Lorsque son fils a quitté la maison, un an après sa fille, Lucie a été prise d’une frénésie de ménage, comme si elle se préparait à faire de la place à autre chose. «Et il y aura autre chose, la vie s’en charge», dit Mme Pongis-Khandjian, qui suggère de ne pas aller trop vite : on a un deuil à faire, rappelle-t-elle. «Parfois, on se dépêche de jeter des choses, puis on le regrette. Il faut se donner le temps de vivre les moments de tristesse sans se lancer dans l’hyperactivité qui peut être une sorte de comportement de défense pour ne pas ressentir la peine. C’est normal d’être triste et déboussolée.»

On pressait Monique de repeindre l’ancienne chambre de sa fille où elle avait installé une table de travail. «Je n’en étais pas capable», dit-elle. Il lui a fallu quelques mois. Un matin, ça y était : elle était prête à se réapproprier cet espace. Elle avait pris le tournant.

Comment composer avec le vide que certaines ressentent jusqu’au plus profond de leur être? «Autant de personnes, autant de façon de composer. Il n’y a pas de recette miracle», souligne la psychologue. Chose certaine, que l’on soit seule ou en couple, il faut apprendre à remplacer la vie qui nous venait des jeunes par des projets à nous.

Nouvelle relation avec les enfants

Nouvelle relation avec les enfants

Seule ou à deux, il faut désormais devenir des parents d’adultes, avec des rapports d’adulte à adulte. Quelle est la meilleure façon d’être et d’agir? «Il faut en discuter avec ses enfants, voir avec eux ce qui convient à l’un et à l’autre», affirme Marie-Ange Pongis-Khandjian. Certains enfants sont plus dépendants et ont plus besoin de notre présence, d’autres aspirent à davantage d’autonomie. On leur demandera ce que l’on peut faire pour les aider et leur exprimera ce que l’on est prêt à faire pour les seconder.

On les énerve parfois avec notre bonne volonté et notre envie de leur faire plaisir, nos soupers du dimanche, nos plats cuisinés. Et ils nous énervent aussi, eux qui laissent pourrir dans notre cave ou notre garage des boîtes de vieilleries… «On a le droit de leur dire de venir chercher leurs affaires, comme ils ont le droit de nous dire qu’on les dérange», soutient la psychologue.

Les fils de Marie vivent dans leur appartement, au-dessus de chez leurs parents. Son mari et elle aiment les recevoir. Leur maison est ouverte, mais, l’autre jour, Marie a été irritée de voir son aîné, arrêté en passant, se servir dans le frigo sans la consulter. «Je lui ai dit qu’il était chez moi et qu’il fallait dorénavant me le demander avant de prendre quelque chose.» Elle revendiquait le respect et marquait son territoire. Son fils a compris et s’est excusé.

Devenir des parents d’adultes, c’est établir la bonne distance, c’est apprendre à être ni trop proche ni trop lointain, ni froid ni collant, ni envahissant ni indifférent, et c’est inventer de nouvelles façons d’être ensemble. Et si, certains jours, le nid semble bien vide, «on sort les albums photos, on les regarde, on pleure un coup et on passe à autre chose!», prescrit Marie-Ange Pongis-Khandjian.

Mise à jour: août 2007

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