Révéler les secrets de famille?

Révéler les secrets de famille?

Par Jacqueline Simoneau

Crédit photo: iStockphoto.com

Vous pensiez tout savoir sur votre famille… jusqu’à la découverte récente d’un secret préservé depuis longtemps. Faut-il le révéler? Si oui, quand et comment? Quelles peuvent être les répercussions? Conseils et stratégies.

Toutes les familles ont des squelettes dans leurs placards. 

Mais il y a secret et secret. Une personne peut choisir de ne pas dévoiler certaines informations personnelles – un problème de couple, par exemple – sans que cela nuise à la dynamique familiale. Tout le monde a droit à sa vie privée. Les secrets de famille, c’est autre chose. 

Derrière eux se cachent des histoires malheureuses qui affectent, directement ou indirectement, plusieurs membres d’une même famille. Ils dissimulent, entre autres, l’homosexualité d’un parent ou d’un enfant, une faillite familiale, des dettes de jeu du père, la maladie mentale d’un grand-père, l’enfant né d’un adultère ou donné en adoption, l’emprisonnement d’un proche que l’on disait émigré en France ou, pire, un inceste, un viol, de la violence conjugale. Souvent, le secret n’est connu que d’un ou deux membres du clan. Il peut aussi arriver que les parents et la fratrie soient au courant d’un fait (un frère emprisonné, disons), mais qu’ils s’entendent pour le cacher aux autres. 

À vrai dire, ce phénomène n’épargne personne, pas même les gens célèbres. L’acteur Jack Nicholson a découvert que sa soeur était en réalité sa mère, et que celle qu’il appelait maman était en réalité sa grand-mère. L’auteur Alexandre Jardin révélait dans Des gens très bien le passé secret de son grand-père, Jean, qui fut, à 38 ans, le principal collaborateur du plus collabo des hommes d’État français, Pierre Laval, de 1942 à 1943. À ce titre, l’aïeul «géra» politiquement divers dossiers d’importance, dont une rafle qui livra carrément aux Allemands 12 884 Juifs. Et ce n’est qu’à la mort de sa mère adoptive que Lise Dion a appris, en trouvant des documents dans le coffre bleu qu’il lui avait été jusqu’alors interdit d’ouvrir, que celle-ci avait notamment été religieuse. 

Pourquoi garde-t-on le secret?

Qu’est-ce qui peut bien pousser les gens à cacher certains pans de leur vie? La plupart agissent ainsi par honte ou culpabilité. D’autres le font par désir de protéger un proche. D’autres encore, par peur de blesser, de décevoir ou d’être jugé, si ce n’est par peur des conséquences, comme le mari infidèle qui craint de perdre sa femme ou d’être rejeté par la famille. Et il y en a qui craignent d’entacher l’image familiale ou de susciter les qu’en-dira-t-on. Pour certains, le secret s’accompagne d’une charge émotive tellement grande et souffrante, dans le cas d’un viol entre autres, qu’ils préfèrent ne pas ouvrir la boîte de Pandore. 

Toutefois, un fait demeure: il y a toujours eu des secrets de famille et il y en aura toujours. La libéralisation des moeurs, de la sexualité et de l’emprise de la religion a fait en sorte que certains événements que l’on jugeait autrefois inacceptables ne le sont plus. On ne cache plus un divorce, une adoption ou une grossesse à 15 ans. Mais d’autres tabous ont la vie dure: par exemple, l’homosexualité, la pédophilie, la maladie mentale, la toxicomanie, la violence conjugale ou l’inceste.

Les conséquences des secrets de famille

«Mon père est mort quand j’avais cinq ans, se souvient Michel. On m’avait dit qu’il était décédé durant un long séjour à l’étranger pour affaires. En vieillissant, j’avais beau questionner ma mère, elle restait évasive sur cet épisode. Parfois, elle s’emportait lorsque je devenais insistant. Je savais qu’elle me cachait quelque chose, mais j’ignorais quoi. Finalement, j’ai appris la vérité à la suite d’une indiscrétion d’un oncle: mon père s’était suicidé en prison. J’en ai longtemps voulu à ma mère de m’avoir menti.» 

Quelles que soient les précautions prises, les membres du clan finissent, tôt ou tard, par soupçonner un mystère. Plusieurs éléments les mettent sur la piste: l’anxiété des parents, les tensions entre certains proches, les malaises lorsqu’on aborde certains sujets, des phrases entendues ici et là, des conversations interrompues, des chuchotements, des propos contradictoires, des mimiques, etc. Ces comportements laissent supposer qu’il y a anguille sous roche. De là à se créer mille et un scénarios – parfois pires que la réalité –, il n’y a qu’un pas. Pourtant, en famille, chacun continue de faire comme s’il ne se rendait compte de rien. La loi du silence est respectée. Le hic: ces secrets jalousement gardés ont souvent un impact négatif sur toute la famille, et même sur les descendants des dizaines d’années plus tard. En effet, tout en ignorant le secret qu’on leur cache, certaines personnes vont reproduire inconsciemment les fautes de leurs ancêtres. Par exemple, un homme dépendant du jeu pourrait avoir des petits-enfants dépendants à leur tour. 

Les secrets de famille peuvent également être en partie responsables de conflits familiaux, de troubles affectifs, de phobies, etc. Et quand ils résultent d’événements particulièrement douloureux – abus sexuel, violence, acte criminel, suicide d’un proche –, les conséquences risquent d’être encore plus dramatiques. Elles peuvent mener à la délinquance, la toxicomanie, l’angoisse chronique, la dépression et le suicide. Bien sûr, ce n’est pas toujours le cas. Certaines personnes sont psychologiquement et émotionnellement plus fortes que d’autres. Mais il est difficile de prévoir qui sera à l’abri des répercussions.

Faut-il tout révéler à sa famille?

C’est en faisant des recherches pour dresser son arbre généalogique que Mario a découvert que son cousin avait été adopté dans les années 1950. Le secret avait été jusque-là bien gardé. Marthe, elle, a récemment appris que son grand-père adoré menait une double vie. Un choc, tant pour Mario que pour Marthe. 

Pas étonnant. La découverte d’un secret de famille se fait rarement dans l’indifférence. Que vous soyez touché directement ou non, vous risquez de vivre un tourbillon d’émotions en découvrant que l’on vous a caché une partie de l’histoire familiale: surprise, sentiment de trahison, tristesse, colère, honte, gêne, compassion, etc. Viendra ensuite l’inévitablement question: «Est-ce que je dois le dévoiler?» 

Pas à tout prix. Cela dépend de la teneur et de l’importance que vous accordez au secret découvert. Si vous apprenez que votre soeur s’est mariée alors qu’elle était enceinte, il n’y a pas de quoi en faire un plat. Par contre, tous les secrets qui menacent l’intégrité d’une personne – inceste, violence conjugale, pédophilie – doivent être rapidement dénoncés. 

Pour le reste, à vous de voir. Prenez le temps de peser le pour et le contre, d’évaluer le choc de la révélation, les conséquences de cet aveu sur vous et votre famille, mais aussi sur les générations futures. 

Il faut aussi se rappeler que le fait de lever le voile sur un secret ne réglera pas illico tous les problèmes familiaux. Au contraire. La révélation d’un secret âprement conservé fait parfois des mécontents. Il est habituellement plus facile d’être dans le déni que dans la vérité. Il n’est pas non plus rare de voir la famille se diviser en deux clans: les pour et les contre. Par conséquent, vous aurez peut-être à affronter la colère des uns, la détresse des autres ou l’indifférence de certains. Mais la révélation d’un secret peut aussi être libératrice pour ceux qui étaient tenus depuis longtemps de se taire. Un secret est toujours lourd à porter, quel qu’il soit. 

Tout dire ou se taire?

Avant de vous lancer, analysez la situation. 

  • Risquez-vous de faire du tort ou du mal à quelqu’un? 
  • De provoquer un profond malaise? 
  • D’être rejeté par les autres membres de la famille qui préfèrent ne pas savoir? 
  • D’être accusé de déterrer des histoires anciennes? 
  • Comment vous sentirez-vous une fois le secret révélé? 
  • Êtes-vous assez solide pour faire face à la musique? 
  • Comment réagiriez-vous si vous vous trouviez à la place du porteur d’un secret? 
  • Si un autre membre de la fratrie découvrait un secret qui vous concerne, voudriez-vous être mis au courant? 

Mettez sur papier vos émotions. Cela vous aidera à y voir plus clair et à prendre la bonne décision. Un soutien psychologique peut également s’avérer précieux. 

Vous ne voulez pas vivre avec ce fardeau? D’accord. Mais la vérité doit être révélée avec doigté, jamais sous le coup de l’émotion, ni à froid, durant un souper de famille. Planifiez plutôt une rencontre avec le détenteur du secret ou, s’il est décédé, avec la personne bien au fait de ce secret. Donnez-lui l’occasion de s’expliquer sur les raisons de son silence. Puis incitez-la à en parler aux autres. Mieux vaut que ce soit elle qui le fasse. Vous éviterez ainsi d’être le dénonciateur et d’avoir à vivre avec les conséquences. Cette personne ne se sent pas capable de s’ouvrir? Offrez-lui alors de le faire à sa place. Elle préfère que le secret reste entre vous? Pourquoi pas, si vous vous sentez à l’aise avec cette idée. Certains secrets sont surprenants, mais pas nécessairement dramatiques. Et le simple fait d’en avoir parlé pourrait vous libérer d’un bon poids. La suite des choses appartient à l’autre. 

Le secret va à l’encontre de vos principes et de vos valeurs? Il affecte la dynamique familiale ou la vie d’un proche? Encore là, demandez à la personne au coeur du silence de briser celui-ci. Sinon, accordez-vous le droit de dire: «Je sais que ça te concerne, mais ça concerne aussi d’autres personnes. Si tu ne le fais pas, je le ferai.» L’essentiel, c’est d’être honnête avec vous-même. 

Décider de se taire

Vous préférez ne rien dire? Soit. Dans la mesure où la décision est réfléchie et assumée. Puis rien ne vous empêchera de réévaluer votre position plus tard. Les situations évoluent, vous aussi. 

Rappelez-vous que vous ne pouvez pas gérer tous les malheurs passés de votre famille. En revanche, vous pouvez prendre votre destin en main. La découverte d’un secret et sa révélation, s’il y a lieu, vous permettront peut-être de mieux comprendre certains de vos comportements ou ceux de vos proches, et, sans doute, de guérir plus facilement de vos blessures. Déjà pas mal. 

Merci aux psychologues Brigitte Hénault et Stéphanie Léonard pour leur collaboration. 


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