Quand la météo rend malade

Quand la météo rend malade

Par Jacqueline Simoneau

Crédit photo: iStockphoto.com

Maladies, symptômes et météo

Il y a longtemps déjà, des médecins avaient remarqué que certains patients se plaignaient de symptômes similaires les mêmes jours, sans raison apparente. Curieux de savoir si le temps pouvait être le lien commun, des chercheurs se sont intéressés au phénomène, particulièrement en Europe. Cela a donné naissance à la biométéorologie, la science qui étudie l’effet de la météo sur les êtres vivants. Depuis, de nombreuses études ont permis d’établir des liens significatifs entre des conditions météo précises et une foule de maux, du diabète à l’arthrite en passant par l’infarctus et la dépression. En fait, le temps ne rend pas malade, mais il peut accentuer certains symptômes chez les personnes malades, âgées ou prédisposées à certains malaises.

Étonnamment, il semble que les deux tiers de la population réagissent à divers degrés au temps qu’il fait. Mais la majorité ne sont pas conscients que leurs malaises sont liés à la météo.

Le climat québécois, avec ses brusques variations de température, été comme hiver, serait l’un de ceux dont les effets sur la santé sont les plus importants. Plusieurs composantes en sont responsables.

Le froid, la chaleur et l’humidité intenses

Le lien entre ces conditions météorologiques et la santé est de mieux en mieux connu. On sait par exemple que, dans les pays aux variations de température marquées comme le nôtre, le taux de mortalité s’élève en hiver en raison de la recrudescence des maladies circulatoires, respiratoires et infectieuses. Les douleurs arthritiques empirent lors d’un refroidissement intense ou d’une hausse importante du taux d’humidité. Des études montrent que les problèmes cardiovasculaires, notamment l’angine, sont plus fréquents après un front froid. L’hémoglobine du sang s’accroît à la suite de journées froides et la pression sanguine diastolique est plus élevée pendant les mois d’hiver. Le froid aggrave aussi l’asthme.

On ne doit pas oublier non plus les nombreux effets indirects liés au temps hivernal. Il suffit de se rappeler la crise du verglas. «Durant la crise, on a observé une augmentation des chutes et, par le fait même, des fractures, fait remarquer le Dr Louis Drouin, médecin responsable du secteur environnement urbain et santé à la Direction de la santé publique de Montréal-Centre. On a aussi répertorié 22 décès par intoxication au monoxyde de carbone. Et on a noté une augmentation de la violence conjugale, la promiscuité faisant grimper la tension et le stress au maximum.»

L’incidence du froid et du chaud

En hiver, on remarque également une exacerbation des maladies respiratoires et cardiaques chez les personnes dont l’habitat est chauffé inadéquatement, soit en deçà de 21°C. Il y a les microbes aussi qui sont sensibles aux caprices de la météo: les virus se réveillent souvent dans les périodes de dégel!

Mais il n’y a pas que le froid qui déclenche des malaises. La chaleur torride des canicules affecte également les gens. Qu’on pense seulement à l’été 2003 en France, alors qu’une canicule de 14 jours a fait 15000 morts, surtout des personnes âgées et des gens souffrant de maladies respiratoires et cardiaques. «À Montréal, on a connu cinq grands épisodes de chaleur accablante – en 1987, 1994, 1998, 2002 et 2005 –, où la température dépassait 35°C le jour et 20°C la nuit, indique le Dr Drouin. Le taux de mortalité a alors augmenté de plus de 50%. La détérioration des conditions médicales préexistantes – insuffisance cardiaque, maladie coronarienne (angine, infarctus, etc.), maladie rénale, diabète, etc. – a mené aux décès. Il faut dire aussi que les canicules ont un effet particulièrement dévastateur dans des îlots de chaleur urbaine. Quand il fait 30°C à Dorval, il fait probablement 35°C rue Saint-Denis et 42°C au troisième étage d’une maison avec un toit de bardeaux noirs. Malheureusement, selon les prévisions, il y aura ces prochaines années une augmentation de la fréquence, de l’intensité et de la longueur de ces vagues de chaleur.»

Les changements climatiques actuels ont également une incidence sur les allergies respiratoires et les gastro-entérites. «Nos étés plus chauds contribuent à la croissance de l’herbe à poux, d’où une plus grande quantité de pollen dans l’air, précise Louis Drouin. Et les premières gelées surviennent plus tard qu’autrefois. Depuis les années 1990, la période de pollinisation de l’herbe à poux est passée de 42 à 70 jours, de sorte que les gens allergiques sont malades plus longtemps. D’autre part, les longues périodes de chaleur entraînent le réchauffement des eaux des lacs, des rivières, du fleuve et des piscines, ce qui contribue à la multiplication des virus propices à l’apparition de la gastro-entérite. Elles ont aussi une incidence sur le niveau des eaux, hélas de plus en plus bas. Les usines de filtration risquent donc de pomper dans des eaux plus concentrées en matières en suspension (petites particules de polluants), d’où un risque accru de contamination. On verra sans doute davantage de gastro-entérites l’été. Le réchauffement climatique fait aussi en sorte que de nouvelles maladies ont d’ores et déjà fait leur apparition, notamment le virus du Nil occidental, disséminé par certains moustiques qui survivent désormais au nord.»

Fait étonnant: le taux de mortalité est plus important lors des vagues de chaleur du début de l’été plutôt que de la fin, parce que l’organisme n’a pas encore eu le temps de s’acclimater. Aussi, l’air chaud et humide tue plus que l’air chaud et sec parce qu’on se déshydrate plus vite quand l’humidité est élevée. Enfin, le nombre de migraines tend à augmenter quand le temps devient très chaud ou humide, les changements brusques dans les masses d’air augmentent l’incidence des crises cardiaques, la dépression est plus répandue dans le secteur d’un front chaud et l’hémoglobine du sang décroît après des journées chaudes.

La pression barométrique et le smog

La pression barométrique

La pression barométrique est le poids de l’air. En général, quand la pression est basse, il y a davantage d’humidité, de nuages et de précipitations. Quand la pression est haute, l’air est plus sec et il fait habituellement beau. Selon le météorologue Denis Bourque, spécialiste en biométéorologie, certaines personnes sont affectées par la haute pression barométrique, d’autres par la basse pression et d’autres encore par le changement brusque de pression.

Ainsi, la fréquence des crises d’asthme augmente rapidement lors d’une baisse marquée de la pression barométrique combinée à une masse d’air froid. Les douleurs arthritiques et rhumatismales empirent sous l’influence d’une baisse de pression. Les maux de tête et les migraines peuvent être déclenchés par un changement soudain du temps ou une pression barométrique élevée. Les crises cardiaques sont également liées au changement rapide du temps. Les risques de suicide sont plus élevés quand la pression barométrique est fortement à la baisse. Les crises d’angine et les troubles du sommeil sont plus fréquents à l’approche du mauvais temps. Les émotifs et les nerveux sont plus sensibles aux variations du temps.

D’après l’Association professionnelle des météorologistes du Québec, les jeunes à l’école n’échappent pas non plus à l’influence de la météo. En effet, selon des études américaines, les élèves sont particulièrement agités et difficiles à maîtriser quand la pression atmosphérique est fortement à la baisse. Et ils sont généralement plus tranquilles les jours où le ciel est dégagé et plus fatigués les jours nuageux. Voilà qui confirme ce dont les professeurs et les parents se doutaient depuis longtemps.

Enfin, le temps influe aussi sur l’humeur des adultes et, par conséquent, sur la performance au travail. Ainsi, on sait pertinemment que, les jours ensoleillés, les gens sont plus positifs, plus énergiques et plus productifs que lorsque le temps est pluvieux, sombre et maussade.

Le smog

Chaque année, le smog, aussi appelé pollution atmosphérique, entraîne des milliers de décès prématurés à l’échelle du pays, ainsi que de nombreuses hospitalisations et un grand nombre de journées perdues au travail. Plusieurs problèmes de santé comme l’asthme, les allergies, les infections des voies respiratoires et les maladies cardiovasculaires y sont reliés, à différents degrés.

«Le smog est un mélange de polluants atmosphériques qui forme une brume jaunâtre et qui restreint la visibilité dans l’atmosphère, mentionne la Dre Jocelyne Sauvé, directrice à la santé publique de la Montérégie. Le smog peut se former en toute saison. L’été, il est en grande partie constitué d’ozone, alors que l’hiver, il est surtout composé de particules fines. En raison des changements climatiques, les jours où la qualité de l’air est mauvaise seront hélas de plus en plus nombreux.»

L’ozone

«L’ozone résulte d’une réaction chimique qui se produit lorsque certains polluants se combinent à la lumière du soleil, explique le Dr Drouin. Ces polluants proviennent principalement de la combustion des véhicules et des procédés industriels. L’ozone se forme pendant l’été, durant les jours très chauds et ensoleillés. Le smog estival aggrave particulièrement les problèmes respiratoires. Les particules fines, pour leur part, affectent surtout les gens ayant des problèmes cardiovasculaires. Ainsi, elles augmentent le potentiel de coagulation du sang, d’où une hausse marquée d’infarctus pendant les épisodes de smog hivernal. Les insuffisants cardiaques sont également touchés, puisque le phénomène peut provoquer des arythmies cardiaques.

Il y a autre chose. Produites en majorité par le chauffage résidentiel au bois et par les véhicules, les particules fines pénètrent très profondément dans les poumons, et certaines études laissent supposer qu’une exposition à long terme peut accroître le risque de cancer du poumon. Enfin, on retiendra que, pendant les épisodes de smog, les personnes les plus vulnérables doivent éviter les exercices extérieurs intenses qui font respirer plus vite et, par conséquent, inspirer davantage de polluants.»

Traiter en fonction de la météo

Traiter en fonction de la météo

Au Québec, le milieu médical s’intéresse peu à l’influence du temps sur le corps humain. Les spécialistes en biométéorologie demeurent toutefois convaincus que les médecins devraient prendre en considération les conditions météorologiques afin de traiter plus efficacement leurs patients.

«Parce qu’on ne peut agir sur le temps qu’il fait, plusieurs jugent inutile de s’en préoccuper, constate le météorologue Denis Bourque. Pourtant, la biométéorologie permet au médecin de faire un lien entre certains problèmes de santé et la météo. Il peut dès lors intervenir auprès de ses patients à risque pour prévenir et diminuer leurs malaises. Il peut aussi prévoir des incidences plus élevées de maladies telles que les crises cardiaques et l’asthme. Bref, la météo pourrait contribuer à la médecine préventive.»

À cet effet, la communauté médicale européenne a déjà une bonne longueur d’avance sur nous. Dans certaines régions d’Angleterre, le Health Weather Forecasts prévient les services ambulanciers et les hôpitaux de l’augmentation possible de crises cardiaques, de maladies respiratoires et de maladies infectieuses à cause d’un prochain changement de température. Le service météorologique allemand a mis au point un indice météo-santé qui prédit le degré de risque lié à diverses maladies dans le pays. Depuis 1994, il fournit des prévisions sur les maladies susceptibles d’être aggravées ou atténuées selon les conditions atmosphériques, prévisions qu’il diffuse en même temps que ses prévisions météorologiques. Et médecins et hôpitaux peuvent obtenir chaque jour des indications sur les effets psychophysiologiques de la météo.

Au Royaume-Uni, durant l’hiver 2000-2001, le service météorologique et le ministère de la Santé ont réalisé un projet pilote visant à prédire la charge de travail des hôpitaux en fonction de la probabilité d’augmentation des crises cardiaques, des troubles respiratoires, des chutes et des fractures en raison du climat. Pendant une période de deux semaines pour laquelle on avait prédit une charge de travail plus légère que la normale, un hôpital a pu réaliser 150 opérations chirurgicales non urgentes supplémentaires et économiser ainsi 1,2 million de dollars. Intéressant!

«On souhaite que, éventuellement, les Québécois soient eux aussi en mesure d’utiliser des renseignements détaillés, fournis dans les prévisions météorologiques, pour mieux gérer leurs malaises et planifier leur quotidien, dit Denis Bourque. Déjà, par exemple, lorsque les prévisions sont défavorables, les asthmatiques peuvent réduire leurs activités extérieures. On pourrait pousser plus loin la prévention en tenant compte de certaines conditions météorologiques.»

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