La génération sandwich

La génération sandwich

Par Marie-Josée Lacroix

Crédit photo: iStockphoto.com

Génération sandwich: ce surnom imagé, que l’on employait déjà au Japon dans les années 1960, s’appliquait en 2002 à quelque 712 000 Canadiens, selon Statistique Canada. Ce nombre relativement peu élevé gonfle rapidement si l’on élargit la définition en ajoutant les enfants «Tanguy», qui ne viennent plus à bout de partir de la maison, et ceux qui reviennent vivre chez leurs parents et se font vivre par eux, quelquefois avec leurs propres enfants, donnant ainsi naissance à… la «génération club-sandwich»!

Il n’y a pas si longtemps, il n’était pas rare de voir cohabiter trois générations sous un même toit; la grande différence, aujourd’hui, tient à ce que la femme occupe un emploi. Problèmes à l’horizon… Selon Linda, qui a vécu cette situation, «c’est un peu rock and roll»! Doux euphémisme…

Quand ça craquelle

Plus le nombre d’heures consacrées aux soins du parent est élevé, plus les aidants se fragilisent. L’enquête menée par Statistique Canada précise que les personnes prodiguant les soins personnels, qualifiés de soins à «forte densité», sont plus souvent susceptibles d’en subir des effets négatifs sur leur santé, leur couple, leur vie sociale et leur travail. Linda, divorcée, qui avait accueilli chez elle sa mère atteinte de cancer, le confirme: «On oublie les sorties, on perd des amis… La vie change complètement.»

Ces aidants devront aussi, bien souvent, réorganiser ou réduire leurs heures de travail, refuser une promotion, subir une baisse de revenus. Lise Lachance, psychologue et professeure à l’Université du Québec à Chicoutimi, a mené une recherche sur la «génération sandwich» auprès d’aidants à temps plein. Surprise, elle n’a toutefois relevé que peu de problèmes de conciliation travail-famille. «Pour plusieurs, le travail est vu comme un répit. Encore faut-il arriver à maintenir le tout : famille, soins, travail, finances. Quand la pression s’installera vraiment, plusieurs quitteront leur travail», remarque-t-elle.

À l’inverse, certains ne pourront pas le faire, pour des raisons financières. Le Dr Robert Labine, psychiatre, apporte en exemple le cas classique du couple dans la cinquantaine, heureux de pouvoir profiter de la vie à deux, maintenant que les enfants sont partis. «Mais voilà qu’un parent devient veuf ou veuve, ou est atteint d’Alzheimer, et que l’un des enfants divorce et revient à la maison, souvent avec un ou des enfants. Adieu la retraite prochaine, bonjour le stress!»

Les impacts

Présente!

La situation se corse en effet lorsque le parent devient moins autonome, veuf ou malade. Or, toutes les études s’accordent: bien que le couple soit impliqué, ce sont surtout les femmes qui cumulent le plus de responsabilités et qui s’occupent de tout ce beau monde, les hommes se chargeant le plus souvent du transport et de l’entretien extérieur.

Quand sa mère a été atteinte d’un cancer, Linda prenait congé de son travail et l’accompagnait, de Saint-Jérome à Montréal, pour les traitements, en s’organisant pour être revenue à temps pour accueillir son fils à son retour de l’école. «Ce n’était pas toujours facile, raconte-t-elle. Les six derniers mois de sa vie, elle est venue habiter ici. Je ne voulais pas la placer dans un centre, je me serais sentie coupable… Nous vivions à trois dans un 4 ½, avec le lit d’hôpital dans la chambre. L’infirmière et le médecin venaient à domicile, mais j’avais peu d’aide de ma famille. L’état de ma mère exigeait beaucoup de soins. J’étais épuisée. Mais quand le besoin est là, on agit, par amour, et on dépasse ses limites.» La tête dit d’arrêter, le cœur refuse.

Les effets négatifs sur la santé apparaissent peu à peu. «La personne dort moins bien, la fatigue s’installe, ainsi que le stress physique et émotif. L’aidant éprouve alors des problèmes de concentration au travail, devient moins performant, et tout s’accentue tranquillement…, explique le Dr Robert Labine. Je vois souvent de ces femmes surchargées qui finissent par tomber en dépression. Souvent, ce sont des femmes qui ont réussi partout. Elles développent cette notion qu’elles sont fortes, des superwomen, et ne peuvent croire qu’elles pourraient un jour craquer…» Ces femmes disent: «Je ne suis plus capable, mais… je ne peux pas le dire!»

Ces personnes manifestent un niveau de détresse supérieur à celui du reste de la population, surtout quand le parent est en phase terminale, mais plusieurs minimisent ce qu’elles vivent. C’est tabou. «À leurs yeux, ce n’est pas bien d’avouer la détresse. Elles ne sont pas fières parce que ça touche le mental, tout comme elles ne sont pas fières quand elles vont enfin chercher de l’aide formelle: c’est comme admettre que d’autres vont peut-être réussir là où elles ont échoué», confirme Lise Lachance.

Tout n’est pas noir

L’enquête de Statistique Canada révèle que, malgré tout, la majorité considère que cette période de leur vie revêt des aspects positifs. Les aidants ont l’impression de rendre un peu de ce qui leur a été donné et que les liens avec le parent ont été renforcés. «Ces expériences nous font grandir, estime Linda. Il ne faut pas avoir peur de s’impliquer, il faut au moins essayer, même si tout cela est bouleversant et épuisant. J’ai vécu des moments privilégiés avec ma mère, on a eu le temps de parler beaucoup avant qu’elle meure. Ce sont de beaux moments à vivre. Finalement, je suis fière de moi.»

La génération sandwich risque de voir ses rangs grossir, ne serait-ce qu’en raison du vieillissement de la population. Le patronat et les gouvernements devront prêter plus d’attention aux demandes des aidants actuels qui désirent, notamment, plus de soutien dans leur milieu de travail. Lise Lachance n’est toutefois pas optimiste. «Je me demande s’il y a vraiment une volonté de changement. On n’admet pas que certains travailleurs aient vraiment des besoins particuliers, déplore-t-elle. Ajoutons que, souvent, ceux qui ont ces besoins, surtout les femmes, n’osent pas le dire à cause de la précarité d’emploi. Oui, on en parle beaucoup tant au public qu’au privé, et c’est bien, mais il s’agit surtout de faire bonne figure. Mais les vraies mesures, c’est pour quand?»

Établir ses limites

À 55 ou 60 ans, on n’a plus l’énergie de ses 20 ans. «Il faut le reconnaître et établir des limites, même s’il est de plus en plus difficile de ralentir dans une société où les gens ont plus de responsabilités, plus de pression, où les enfants demandent davantage, où l’on ne prend plus le temps de parler avec son conjoint, souligne le Dr Robert Labine. Cet ensemble de facteurs fait que les gens sont de plus en plus à risque.»

Selon l’Organisation mondiale de la santé, en 2020, la dépression sera la deuxième cause de maladie sur la planète! «Je dis aux aidants de prendre soin d’eux et de prendre le temps d’explorer pourquoi ils en sont arrivés là, à quoi tient cet immense sens des responsabilités. Plus concrètement, il est aussi très important de faire de l’exercice et de bien manger», insiste le Dr Labine.

Mise à jour: octobre 2007

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