Sortir du deuil prolongé

Sortir du deuil prolongé

Par Caroline Fortin

Crédit photo: iStock

Certains départs sont plus douloureux que d’autres, et la souffrance semble parfois ne jamais pouvoir s’atténuer. Comment s’aider à la surmonter?

«Le temps arrange les choses.» Cette phrase – souvent dite sans penser à mal et que nombre d’endeuillés ont entendue – recèle une parcelle de vérité, mais surtout un grand mythe. Car le temps seul ne suffit pas pour survivre à la perte d’un être cher: le deuil ne se fait pas passivement, il exige un travail essentiel sur soi-même.

D’emblée, réglons la grande question: en règle générale, combien de temps devrait durer un deuil? «Ça varie considérablement d’une personne à l’autre», répond Josée Jacques, psychologue et auteure de plusieurs ouvrages sur la question, dont Deuil – La boîte à outils. «Mais selon plusieurs études, il s’étend en moyenne sur 24 mois.»

Ça dépend aussi du lien qu’on entretenait avec la per- sonne disparue. «Demandez-vous ce que vous avez investi en temps, en énergie, en amour, en rêves, en projections, en soins auprès du défunt. Plus il y a investissement, plus le deuil sera long. Une chose est sûre: un deuil n’est jamais rapide», précise Suzanne Bernard, Ph. D., thérapeute du deuil, conférencière et auteure de Et si la mort m’aidait à vivre? Ainsi, plusieurs facteurs peuvent ralentir le processus.

La mort d’un enfant. «La perte d’un enfant, peu importe l’âge de celui-ci et du parent, contrevient au cycle habituel de la vie, rappelle Josée Jacques. Il est très difficile de légitimer la mort de notre enfant, encore plus quand il est jeune.»

Les circonstances du décès. Par exemple lorsqu’il survient subitement et qu’on n’a aucune préparation. Ou quand la mort aurait pu être évitée, dans les cas d’erreur médicale. Ou encore quand la personne s’est suicidée, ce qui entraîne très souvent de la culpabilité et qu’il n’y a parfois pas d’explication au geste», énumère Suzanne Bernard.

Les relations troubles. «Beaucoup de gens croient que le deuil est plus difficile quand il s’agit de quelqu’un qu’on aimait énormément, dit Josée Jacques. C’est vrai, mais il peut quand même être moins compliqué parce qu’on porte en soi le souvenir de quelque chose de beau. Si la relation avec la personne décédée était tumultueuse ou conflictuelle, ça rend souvent le processus plus long.»

Les liens marginalisés. Parfois, la personne ne peut pas être reconnue dans son deuil et n’a personne à qui en parler. Une femme qui a été la maîtresse d’un homme pendant 20 ans, par exemple, et à qui ce dernier a fait promettre de ne pas se rendre à ses funérailles. «On dirait une intrigue de téléroman, mais j’ai connu quelques cas comme ça. La réalité dépasse très souvent la fiction», relate Mme Bernard.

La solitude. Ne pas avoir de réseau de soutien ou d’épaules sur lesquelles s’appuyer nuit assurément.

Des deuils non résolus. Lorsqu’on a perdu des êtres chers et fui le processus du deuil, qu’on n’a pas laissé libre cours à nos émotions, à notre douleur, celle-ci se trouvera ravivée par le départ d’un autre proche.

Les signes à surveiller

Lorsqu’on subit la mort d’une personne aimée, tout notre être est touché: le corps, la tête, le cœur. Pleurs, insomnie, tensions, maux de tête, incapacité à se départir des objets du défunt, sensation de l’apercevoir, problèmes de concentration, de mémoire, déni et idéalisation de la personne décédée sont autant de réactions courantes.

Là où on doit commencer à se poser des questions, c’est si la puissance de ces manifestations du deuil ne diminue pas et qu’elles persistent au point d’interférer avec les autres sphères de notre vie: travail, relations sociales ou familiales, activités du quotidien. «L’intensité doit décroître à la longue», précise Josée Jacques. Pleurer abondamment en parlant du défunt, c’est naturel au début, mais après cinq ans, ça devient lourd à porter.

Autre indice: les comportements autodestructeurs. «Si on a constamment besoin de s’anesthésier, que ce soit en buvant de l’alcool ou en consommant d’autres substances, en se jetant à corps perdu dans le travail, le sport, le ménage ou la télé, c’est un signe qu’on nie nos émotions», indique Suzanne Bernard. Et ça peut conduire à l’isolement, voire à la dépression.

Il y a aussi «la difficulté à vivre le quotidien, à se réinvestir dans de nouveaux projets, de nouvelles activités, à être en lien avec d’autres ou à créer de nouveaux liens. Souffrir et vouloir être seul, ça fait partie du deuil, mais quand la souffrance est telle qu’on a des pensées suicidaires ou qu’elle nous empêche de renouer avec ce qui était important pour nous, c’est problématique», explique Josée Jacques.

Surmonter la peine

Outre les facteurs qui peuvent compliquer un deuil, nier ses émotions constitue un autre frein majeur. «Les exprimer, c’est le gros du travail, affirme Suzanne Bernard. Une des fausses croyances sur le deuil, c’est que la seule émotion qui l’entoure est la peine. Mais il peut y en avoir d’autres, comme la colère, la culpabilité, un sentiment d’injustice. Pour reconnaître et ressentir nos émotions, il faut prendre le temps de s’arrêter et d’aller au fond de soi. Plus ça fait longtemps qu’une émotion nous habite, plus elle se cristallise. Comme un vieux meuble, elle sera alors plus difficile à “décaper”.»

«On a tendance à vouloir éviter ces émotions, mais on a le droit de les vivre, on doit se permettre de les accueillir, renchérit Josée Jacques. Ensuite, il faut voir quel besoin il y a derrière l’émotion afin d’en prendre soin, ce qui permettra en retour d’apaiser cette émotion qu’on ne peut faire disparaître en appuyant sur un bouton! Derrière la tristesse peut se cacher un besoin de réconfort, de tendresse, d’affection, d’intimité. Je peux alors m’offrir un massage, souper avec une amie, et ce, même si ce n’est pas aussi satisfaisant que la présence de mon conjoint décédé. Si je suis en colère, peut-être est-ce parce que j’ai besoin de justice ou d’être reconnue? Que puis-je faire pour combler ce besoin?»

Quant à la culpabilité, si familière aux endeuillés, elle peut receler un besoin d’harmo- nie, de réconciliation, de paix, ajoute la psychologue. «Je pense à un patient dont la conjointe est décédée sans qu’elle sache qu’il lui était infidèle. Il peut lui écrire pour lui demander pardon. C’est important de savoir que ce genre de geste libérateur peut être posé même quand la personne est décédée. À partir de là, il peut travailler sa notion de vérité, d’authenticité dans ses rapports aux autres. Le deuil peut nous éduquer à mieux vivre. Par exemple, si on se sent coupable d’avoir négligé un proche, on peut revoir nos priorités pour ceux qui restent.»

Pour s’aider à faire son deuil, il importe également de se donner un espace de parole. «On a besoin de parler de la personne décédée, de raconter son histoire, de se rappeler de bons souvenirs, poursuit Mme Jacques. Quand une mère décède, on voit souvent le père qui n’ose pas mentionner son nom de peur de faire de la peine aux enfants, et vice-versa, alors que tout le monde profiterait d’évoquer sa mémoire. On peut le faire en thérapie, dans des groupes de soutien, avec des personnes significatives.»

Mettre en place des rituels peut être bénéfique. Il peut autant s’agir d’un coin hommage que d’une activité qu’on fait chaque année à la mémoire de la personne disparue. Josée Jacques recommande aussi la méthode des 4P, soit le plus petit pas possible. «On doit toujours redéfinir ce qui reste important pour nous après le décès d’un proche. Est-ce de prendre soin de notre santé physique et mentale? Quel est alors le plus petit pas que je puisse faire pour répondre à ce besoin? Quant aux petits plaisirs de la vie, on doit continuer de s’en offrir, car ils sont aidants: marcher en nature, jardiner, voir nos amis.»

Suzanne Bernard renchérit en déboulonnant un autre mythe: «Les gens pensent souvent que s’ils arrêtent de souffrir, de parler de leur deuil, de pleurer, ils oublieront la personne qui est partie. C’est faux. Jamais on n’oubliera les personnes qu’on a aimées.»

3 signes qu’un deuil est fait

Paix. «Quand on se souvient du défunt dans la paix et non dans la souffrance, affirme Suzanne Bernard, thérapeute du deuil. Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de fluctuations émotives à l’occasion, mais le sentiment général quand on pense à la personne décédée en sera un de paix.»

Plaisir. «On ressent de nouveau le plaisir de vivre, on a envie de se projeter un peu plus dans l’avenir, de faire des projets, de se réinvestir dans de nouvelles relations… ce qui ne signifie pas qu’on oublie notre proche», souligne la psychologue Josée Jacques.

Délestage. «On intériorise la présence du défunt, c’est-à-dire qu’on n’a plus autant besoin de signes extérieurs, comme ses objets, parce que c’est comme si on portait en nous sa mémoire, ses souvenirs, l’amour qu’on lui vouait, ajoute Mme Jacques. On a l’impression qu’il nous habite par les traces qu’il a laissées dans notre vie.»

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