Une chance qu’on s’a!

Une chance qu’on s’a!

Par Linda Priestley

Crédit photo: Laurence Labat

Entre eux, ils s’appellent des frère et sœur cosmiques – après tout, ne partagent-ils pas la même année, date et heure d’anniversaire? –, se taquinent gentiment et se vouent un amour inconditionnel. Unies par «un lien indéfinissable», ces légendaires stars du country ont souvent paru ensemble sur scène, mais n’avaient jamais encore accordé leurs talents musicaux pour un album en duo. Aujourd’hui, c’est chose faite avec Contre vents et marées, hommage à leur résilience et leur fraternité, qui sera suivi d’une tournée au printemps prochain. Rencontre inoubliable avec des vrais de vrais, qui n’ont pas chanté leur dernière toune!

 

La légende veut que vous ayez tous deux songé à faire un album en duo en même temps, sans vous consulter. Un peu comme si c’était écrit dans le ciel que cela se produirait?

Paul Daraîche: Normal, on est jumeaux! (rires)

Renée Martel: Mais aussi parce que, depuis le temps qu’on se connaît, qu’on écrit et qu’on joue ensemble, ça devait arriver. Ça manquait à notre histoire.

 

Dans votre cas, Renée, ce projet de collaboration, c’est votre façon d’affronter la maladie?

RM: Après avoir reçu mon diagnostic de cancer [du sein], je me suis dit: «Ça me prend un but.» Durant la préparation de l’album, quand j’allais moins bien, Paul m’appelait et me disait: «Écoute, n’oublie pas qu’on a un projet ensemble.» Ça m’encourageait. Parce qu’il faut rester positif dans ce genre de situation, et moi, même si j’ai un bon moral, ça baisse un peu parfois. Ce projet m’a donné comme une espérance d’avenir.

 

Vous n’êtes pas montés ensemble sur scène depuis le 50e du Festival western de Saint-Tite, il y a quelques années. Vous sentez-vous d’attaque pour votre tournée au printemps 2022?

RM: Oh oui! On a hâte de voir les gens, de leur montrer qu’on est en forme, surtout après la pandémie et les épreuves qu’on a connues. On a hâte de monter sur scène aussi. La scène, c’est comme une drogue pour nous. Et on a fait ça toute notre vie!

PD: On est excités comme à nos 18 ans. (rires) Et j’ai hâte de voir la réaction des jeunes, parce qu’il y a beaucoup de jeunes, il y a une belle relève. Ils ont du talent, ils sont bons. Quand ils vont voir notre projet, ils vont dire: «Pas encore ces deux vieux-là!» (Renée rit aux éclats.)

 

Vous êtes là pour de bon. La musique country aussi?

RM: On ne pourrait pas réussir aujourd’hui à tasser le country comme ça s’est produit il y a des années. Trop de monde aime ça, et de plus en plus de gens en font.

PD: Le monde revient tranquillement aux anciennes valeurs, aux vraies affaires. Pis les vraies affaires, c’est nous autres, c’est le country!

 

C’est aussi une affaire de famille?

PD: En Gaspésie, où je suis né, dans toutes les maisons, il y a des musiciens, des chanteurs, les parents chantent du country. Chez nous, dans mon enfance, la radio partait en soirée, les voisins venaient pour nous écouter et chanter avec nous, mon père racontait des histoires…

 

Ces soirées-là, c’est un peu ce que vous reproduisez sur scène aujourd’hui?

PD: Mon show, c’est Ma maison favorite. Mes enfants Katia, Émilie et Dan sont là, pis je parle de mon père, qui était trop drôle, de ma mère… Je chante les chansons que j’ai écrites pour eux. Le monde embarque. En spectacle, on est en famille. Ça a commencé avec la Famille Daraîche, ma sœur Julie et sa fille Dani, puis mes enfants se sont ajoutés, et finalement, Renée. C’est la grande famille ensemble. Et nos fans qui viennent nous voir dans les festivals, ils arrivent avec leurs enfants, leurs petits-enfants, leur chien… C’est notre gang! Tout ça, c’est très country!

 

Dans votre biographie, La rédemption, vous avez écrit que vous êtes comme un loup, parce qu’un loup prend soin des siens. Vous êtes toujours aussi protecteur?

PD: En 50 années de carrière, dont un bon nombre passé dans des bars, j’ai souvent connu le danger. Des mafieux et des motards m’ont mis un gun dans les côtes en me disant: «T’a fais-tu, ma chanson?» Je ne voudrais pas que mes enfants ou mes petits-enfants rencontrent ce que moi, j’ai rencontré. Je les surveille donc tout le temps! (rires)

 

Renée, vous avez déjà dit à propos de votre père, le chanteur Marcel Martel, que vous ne vouliez pas que les gens l’oublient. Pourquoi est-ce important pour vous de préserver sa mémoire?

RM: Parce qu’il écrivait des chansons magnifiques, qu’il avait une voix magnifique. Les artistes country de sa génération ont travaillé tellement fort, et mon père, c’est aujourd’hui qu’il a de la reconnaissance. Je trouve ça un peu plate, un peu injuste. Ce n’est pas vrai que ce qui a été créé dans les années 40-50, ce n’est plus bon aujourd’hui. Au contraire. Sur notre album en duo, on fait une chanson de lui. Je veux le garder vivant.

 

Parlez-vous de lui à vos enfants et petits-enfants?

RM: Ah mon Dieu, oui! Chez mes petits-enfants, seul le plus vieux sait qui était son arrière-grand-père, mais il reste que mes enfants adoraient mon père. Pour eux, leur grand-papa, c’était donc pas drôle! Et mon père, qui n’a pas été un père extraordinaire parce qu’il n’avait pas en lui de l’être, a néanmoins été un grand-père extraordinaire.

 

Parmi vos nombreux points communs, vous avez celui d’avoir été tous deux élevés par des femmes fortes…

RM: Ma mère, Noëlla Therrien, a chanté longtemps.

PD: Rappelle-toi, rappelle-toi…

RM: Oui! Ça et Mon chevalier. Mais à un moment donné, quand elle a vu à quel point mon père et moi étions bons en tournée, elle a délaissé sa carrière pour s’occuper des comptes et serrer la bourse un peu parce que mon père était dépensier… et j’ai hérité ça de lui. (rires)

PD: À 93 ans, quand on a joué en Gaspésie, ma mère était toujours là. J’essayais de l’amener avec moi backstage, mais elle disait: «Ben non, j’ai mes billets, moi!» C’était toujours la première qui allait acheter ses billets dès qu’ils sortaient. On n’a jamais pu lui en payer. Elle est morte à 96 ans, de vieillesse, tranquillement. C’était elle, la boss chez nous. Ça nous en prenait une parce que mon père était tannant au boutte. Elle lui faisait prendre son trou. (rires) Quand il buvait et qu’il était chaud, elle l’envoyait dormir avec le cheval dans la grange. Il mettait son cheval à terre et se couchait sur son ventre. On les entendait chanter la nuit!

 

Votre mère a travaillé dans des foyers pour personnes âgées. Vous-même, à un moment donné, vous avez fait construire une résidence privée pour cette clientèle. Cette aisance auprès des aînés, c’est de mère en fils?

PD: Sûrement! Ç’a toujours été naturel chez moi de me sentir proche d’eux. J’aime le fait qu’ils n’ont pas de filtre, ils disent n’importe quoi quand ça leur tente. En tout temps, je suis porté à aller vers les personnes vulnérables ou dans le besoin, à vouloir les aider. J’ai eu la résidence deux ans, mais j’ai trouvé ça trop dur. J’étais trop proche de la mort, j’en ai perdu plusieurs… J’étais pas capable. Une infirmière a acheté l’endroit. J’y passe de temps à autre, mais ceux que je connaissais n’y sont plus…

 

Avez-vous connu vos grands-parents?

RM: Mon grand-père et ma grand-mère paternels seulement. Cette dernière était une femme forte. Elle m’appelait Rémi. Quand elle me voyait arriver, elle lançait à voix haute: «Viens, ma petite Rémi! Viens voir grand-moman!» J’essayais de me cacher, parce que, vous savez, quand t’es avec tes amis, te faire appeler Rémi par ta grand-mère… (rires) Mais mon Dieu que je l’ai aimée.

PD: Je me souviens quand on allait voir ma grand-mère maternelle dans un foyer à Maria. À la fin, elle ne reconnaissait plus personne, pas même ses enfants. Mais quand je me penchais sur elle pour l’embrasser, elle me disait à l’oreille: «As-tu apporté ta guitare?»

 

À votre tour d’être grands-parents. Que représente ce rôle pour vous?

PD: Je ne suis pas le grand-père tout le temps là, étant souvent en tournée, mais j’adore mes petits-enfants. On s’organise pour se voir autant que possible. Et quand je suis là, je suis tout là!

RM: Eh boy, on adore nos enfants, mais les petits-enfants, c’est un amour totalement différent. Être grand-parent, c’est d’abord la continuité de deux personnes qui se sont rencontrées et se sont dit: «Est-ce qu’on aimerait avoir un enfant?» J’ai eu Dominique et Laurence. Chez mon fils, qui a eu quatre enfants, je retrouve Jean-Guy, son père, et mes petits-enfants savent à quel point grand-maman les aime. Ah oui!

 

Que souhaitez-vous leur laisser en héritage?

RM: Je veux que mes petits-enfants et mes enfants se souviennent de moi comme d’une femme fière qui a toujours fait son possible dans la vie. On commet tous des erreurs, l’important est de ne pas répéter les mêmes. Je veux leur laisser le portrait d’une mère et d’une grand-mère qui avait tellement d’amour pour eux, et d’une personne qui s’est battue pour vivre.

PD: Ce que je voudrais leur laisser, mais aussi à tous les jeunes, c’est la ténacité. Je trouve qu’ils ont moins de ténacité aujourd’hui. C’est peut-être normal, mon père était plus courageux que moi, et je suis plus courageux que mes enfants. Parce qu’on a plus d’expérience, qu’on a vécu plus de misère? Je ne sais pas. Mais Renée et moi, à 74 ans, on vient de faire un nouvel album écœurant, pis on s’en va en tournée. On est top shape, on lâche pas. Même si on a été malades, on est revenus. C’est ça que je veux dire, ne jamais lâcher. Pis croire en ses rêves. J’ai chanté avec Aznavour, moi qui ne pensais même pas le rencontrer un jour.

RM: Contre vents et marées…

PD: C’est ça! Dans le fond, on veut dire à tout le monde: «Courage! Lâchez pas!» Parce qu’il y a toujours du beau à venir. Renée et moi, on en est la preuve vivante. L’album Contre vents et marées est disponible dès le 10 septembre.

 

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