Heureux Bégin

Heureux Bégin

Par Caroline Fortin

Plus occupé que jamais, Christian Bégin, qui vient d’avoir 60 ans, goûte chaque instant de cette nouvelle décennie qui lui sourit.

La dernière fois qu’on s’est parlé, vous étiez à Kamouraska à réaliser que votre vie était articulée autour du travail. Comment ça va, trois ans plus tard?

Ha! ha! ha! Je vais très bien. Ma vie est toujours en grande partie articulée autour du travail, mais il y a tout un aspect de ma vie personnelle qui s’est beaucoup apaisé et fait en sorte que je trouve un certain équilibre : le fait d’avoir quelqu’un dans ma vie, dans l’intimité, change mon rapport à tout. Alors, je suis à la fois extrêmement occupé, mais aussi très déterminé à donner du temps à ce qui se présente.

Est-ce ce temps d’arrêt qui vous a donné l’étincelle pour renouer avec l’humour et écrire Les 8 péchés capitaux selon Christian Bégin?

Pour dire la vérité, l’étincelle n’est pas venue de moi. C’est René Brisebois, qui travaille à la script-édition du spectacle, qui m’a dit qu’il serait temps que je remonte sur scène seul, et il m’a proposé la formule des huit péchés capitaux, dont il voulait faire un format récurrent offert chaque année à différents artistes. Mais ça ne se passera pas, parce que je me suis tellement approprié cette formule, que j’ai d’ailleurs déconstruite ! Je me suis aperçu que mon impulsion, ma motivation pour écrire était de vérifier si j’étais encore en écho avec le monde dans lequel je vis, si je n’étais pas en train de flirter avec mon obsolescence programmée. Bref, je voulais vérifier si j’étais encore pertinent.

Et quelle est la réponse?

Les débuts ont été houleux, rocailleux. Après les critiques de la première, je n’avais aucun plaisir à donner mon show. Mais on ne peut pas demander aux gens d’avoir du plaisir à le recevoir si on n’en a pas à le donner – ça a été une très grande leçon pour moi. J’ai reformulé, repoli mes textes, trouvé les codes pour dire ce que j’avais à dire et là, oui, je trouve que ça résonne.

Dans ce spectacle, il y a une réflexion sur la société qui change si vite que c’est facile de se sentir dépassé. Ce contexte actuel creuse-t-il encore plus le fossé entre les générations?

Je pense que oui, mais en même temps, mon expérience me dit que cet inconfort devant la vitesse des changements auxquels on est soumis n’est pas le propre d’une génération en particulier. Peut-être que le fait de vieillir exacerbe l’inconfort devant les changements. Mais on constate même dans les écoles primaires la prévalence accrue de l’anxiété chez les jeunes. Ça vient sûrement de ce monde qui change, avec des adultes qui devraient être plus structurants, mais qui eux-mêmes peinent à absorber ces changements. Je pense que ce monde-là, en mutation, fait en sorte que ces inconforts sont transgénérationnels.

Vous avez aussi dit vouloir vérifier avec ce show si vous étiez devenu ringard. Qu’est-ce qui fait, selon vous, qu’on le devient, et à l’inverse, quoi faire pour ne pas devenir réactionnaire?

Je pense que si on devient réactionnaire, c’est parce qu’on oppose trop de résistance au changement et qu’on s’accroche à quelque chose qui est de l’ordre du monde duquel on vient, alors qu’on ne peut être que de son époque. Le problème, c’est qu’en ce moment, on remise les vieux et décrédibilise la parole des personnes âgées. C’est ainsi à toutes les époques, mais j’ai l’impression, peut-être parce que je fais partie de ces personnes vieillissantes, qu’il y a un certain âgisme, un certain culte de la jeunesse qui fait qu’on n’entend pas la parole des vieux, on s’est coupé complètement de leur savoir. La pandémie a d’ailleurs mis ça en relief. Mais la responsabilité de la génération vieillissante, c’est de constater que le monde change, ce qui n’empêche pas de s’interroger à cet égard. Il y a des choses que je comprends moins, qui me dépassent et que je dois quand même accueillir. Si on cesse de participer à la conversation, si on rejette tout en bloc, c’est là qu’on devient ringard, à mon avis.

Cette année, vous fêtez votre 15e saison à la barre de Curieux Bégin. Selon vous, qu’est-ce qui a changé en 15 ans dans notre rapport à l’alimentation?

La frénésie de nos vies ne nous laisse pas plus le temps de cuisiner à la maison. Ce que je constate, par contre, c’est qu’il y a une plus grande préoccupation quant à la nécessité de développer une autonomie alimentaire et un souci de locavorisme. En ce moment, la flambée des prix et la montée inflationniste ralentissent ce mouvement locavore, parce qu’une fois à la caisse, ce qui va compter, c’est le prix. En même temps, on manque de littératie alimentaire : on ne sait plus comment transformer nous-mêmes nos aliments. Je crois qu’on a cette impression fausse et pernicieuse que des mets préparés nous reviennent moins cher. Sauf que si on achète un poulet bio et qu’on l’utilise entièrement, il va permettre de faire plus de repas, ce qui au bout du compte va coûter moins cher.

Vous venez d’avoir 60 ans. Ça ralentit le boulimique en vous?

Combien de fois me suis-je dit que j’allais ralentir? Et combien de fois mes proches m’ont dit d’arrêter de me raconter ce mensonge ? J’ai le grand privilège d’avoir une maison à Kamouraska qui me permet de me poser. Et j’ai la chance, à 60 ans, qu’on me propose encore des projets différents, de ne pas être encapsulé dans une affaire, et de moi-même me lancer de nouveaux défis, comme cet essai que je m’apprête à écrire, sur le territoire de l’intime qui est en train de se diluer dans la spectacularisation de nos vies.

Donc, le spectre de l’âgisme ne vous touche pas encore?

Je suis un gars, je ne vis pas du tout la même réalité qu’une femme. On n’arrête pas de me dire que je suis plus beau à l’âge que j’ai, que j’ai l’air plus mature, que je maîtrise mieux mon métier. Il va falloir en parler de cet épouvantable double standard-là. Le poids du vieillissement repose sur les femmes, elles qui ont déjà l’odieux à porter dans les luttes qu’elles ont à mener. L’âgisme, j’en souffre un peu, mais jamais comme une femme va en souffrir. C’est une grande injustice.

Donc, vous vivez bien avec le temps qui passe?

Du tout! J’haïs vieillir! Je rationalise que c’est un privilège. Mais si j’avais pu arrêter les aiguilles de l’horloge à 52 ans, je l’aurais fait! Je n’aime pas l’idée de savoir que la nature des années qui s’en viennent, même si je me tiens en forme, même si je fais tout pour rester en écho avec mon époque, ne sera pas la même que les années qui me précèdent. Puisque je ne peux rien y changer, je fais avec de mon mieux. Aussi, le fait que l’amour soit arrivé dans ma vie, à un moment où je ne croyais plus cela possible, me donne envie d’arrêter le temps pour jouir de cette relation.

Comment vous projetez-vous à 75, 80 ans? Vous voyez-vous encore épicurien?

Absolument. Je ne sais pas si je vais encore jouer au théâtre, comme Béatrice Picard. Parce que ça me fait plus souffrir qu’avant. Mais c’est sûr que je vais être encore probablement aussi épicurien, actif, boulimique. Je suis un jouisseur, un curieux, je veux apprendre tout le temps. Je pense que c’est une façon de rester dans la vie. Mon fils travaille en ce moment au projet Habitats, qui réfléchit sur le vieillissement de la population avec l’organisme Un et un font mille. Il est en contact avec des personnes âgées qui veulent être partie prenante du monde dans lequel elles vivent. Et il me dit se rendre compte que la clé du vieillissement, c’est de participer au monde. Tchekhov disait : un homme qui ne rêve pas est un homme mort. Moi, je dirais : un être humain qui ne participe plus au monde, c’est un être humain qu’on condamne, qu’on remise. Cela dit, je sais que tous n’ont pas cette chance.

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