Direction Matimekush!

Direction Matimekush!

Par Paul Toutant

Crédit photo: iStockphoto.com

Village créé de toutes pièces au début des années 1950, au cœur de la péninsule du Labrador, Schefferville a prospéré grâce au minerai de fer exploité par la compagnie Iron Ore. Depuis la fermeture des mines et l’abandon du village en 1982, le village est devenu méconnaissable: à peine 225 Blancs y habitent encore. Par contre, 1500 Innus (que l’on appelait Montagnais il n’y a pas si longtemps) et Naskapis occupent désormais le territoire.

Les Innus ont renommé la ville Matimekush, en français la petite truite. Les Naskapis ont établi leur belle communauté à une quinzaine de kilomètres plus loin, à Kawawachikamach (la pointe). Les Blancs disent Wawa pour faire plus court.

Au printemps, après la fonte tardive des neiges, des centaines de pêcheurs envahissent les pourvoiries de Matimekush pour capturer la truite grise et l’omble de l’Arctique qui pullulent dans les centaines de lacs de la région. De septembre à la fin d’octobre, ce sont les chasseurs qui envahissent l’endroit, déboursant jusqu’à 4000$ par semaine pour chasser le caribou. Malheureusement, la plupart restent confinés à leur pourvoirie sans prendre le temps de visiter le village et ses alentours. Ils se privent ainsi d’une expérience unique en Amérique du Nord.

La planète Mars

L’exploitation du minerai de fer a voulu que l’on creuse des trous de géants dans la terre de Schefferville. Pour chaque tonne de fer, on a rejeté deux tonnes de résidus. Ceux-ci se sont accumulés au fil des ans, formant une chaîne de montagnes artificielles couleur rouille. Ce sont ces paysages hallucinants qui forment maintenant une attraction touristique inoubliable.

À perte de vue, ces pics rouge sang forment un décor de science-fiction: on a surnommé Mars la planète rouge parce que son sol est écarlate. Le visiteur se retrouve ici aussi au cœur d’un paysage sauvage et merveilleux. Des centaines de sentiers, autrefois utilisés par la machinerie lourde, sillonnent ces pics, ces vallons, ces crevasses dominant des lacs turquoise, gonflés par les eaux de pluie.

Les flancs des énormes montagnes de minerai ruissellent de couleurs changeant selon l’angle du soleil. Les résidus de limonite jaune, de goethite et d’hématite forment des tableaux impressionnistes jamais identiques.

De nombreuses pancartes indiquent Danger en français, en innu et en naskapi. On pourrait en effet, au détour d’une route défoncée par la pluie, plonger tête première dans ces ravins. La compagnie d’une personne connaissant bien la région est recommandée. On peut facilement se perdre dans ce dédale de routes et de sentiers non balisés, mais cela fait partie de l’aventure. Il faut s’assurer que son véhicule (on peut en louer au village) est muni de bons pneus de secours: une crevaison dans ces déserts inhabités peut avoir de lourdes conséquences, ne serait-ce que se retrouver face à face avec un énorme ours noir!

La toundra des peintres

La toundra des peintres

On peut franchir une trentaine de kilomètres avant de retrouver la toundra sauvage et ses épinettes rabougries. Au début de septembre, les redoutables mouches noires sont parties se coucher, mais il est prudent de se munir d’antimoustiques à forte concentration de Deet. Certains portent même des voiles et des gants en filet, surtout au printemps et au cœur de l’été.

La toundra est revêtue de lichens de toutes sortes, aliment préféré des caribous. En automne, le paysage devient fou de couleurs: les rouges, ocres, jaunes, gris et orangés se mélangent à un point tel que j’avais l’impression de marcher sur des toiles de Riopelle. Le paysage s’étend à perte de vue et le visiteur peut, je vous jure, y entendre le silence. Sensation unique que de nettoyer ses oreilles des sons de la ville, avec comme seul compagnon le murmure du vent ! L’air frais que l’on respire ici n’a jamais été respiré par personne, contrairement à celui du «sud».

Autochtones et Blancs du village profitent bien de la manne de petits fruits qui poussent partout: des milliards de bleuets et d’airelles ajoutent leurs couleurs au paysage. Les plants sont nains comme les arbres, car l’été est court et la nature ne perd pas de temps à s’épivarder en hauteur…

On peut aussi cueillir partout le thé du Labrador, une plante que l’on boit en tisane. Pleine de vitamines et d’antioxydants, elle coûte une petite fortune dans les magasins d’aliments naturels; ici, elle pousse comme de la mauvaise herbe!

Des gens chaleureux

Des gens chaleureux

Le village de Matimekush, par contre, ne paie pas de mine. Contrairement aux Naskapis, la communauté innue a refusé de signer l’entente de la baie James, et les revenus sont rares. Les commerces y sont concentrés entre deux coins de rue; on y trouve quelques bars et restaurants sympathiques dont le resto Rita’s où l’on déguste la meilleure pizza à 500 km à la ronde (Sept-Îles est situé à 510 km au sud…).

Les Innus et les Naskapis de Matimekush sont des gens affables et souriants. Pour rencontrer des personnes-ressources, on peut s’adresser au Conseil de bande ou encore à la station de radio communautaire Kere Attinukan (Radio Bonjour les Gens) où des animateurs comme Michel Vollant vous renseigneront sur la vie quotidienne au village. C’est en écoutant cette radio diffusant en français et en innu, une langue aux accents très poétiques, que l’on pourra se familiariser avec la musique des descendants du groupe Kashtin, comme le jeune Ben Junior Einish dont le disque est disponible à la tabagie Porlier. Le juke-box du bar La Légion regorge également d’excellents disques innus introuvables ailleurs, hélas!

Des femmes autochtones, dont Anne Chemaganish-McKenzie, produisent aussi un artisanat de qualité, dont de superbes mocassins en peau de caribou.

À part les nombreuses pourvoiries, il existe deux endroits où loger à Matimekush: l’auberge-restaurant Le Royal, qui propose une cuisine gastronomique mettant en vedette les produits locaux comme la truite et le caribou. Délicieux! L’auberge Guest House, pour sa part, bel établissement en bois rond situé devant un lac aux eaux claires, offre des chambres petites, mais très bien équipées. On peut visiter la chambre numéro 2, là où est décédé l’ancien premier ministre Maurice Duplessis. Dans le salon de l’auberge, au-dessus du foyer, entre deux têtes empaillées de caribou, trône un portrait du célèbre personnage!

Transport et ressources

En voiture!

Matimekush est loin de tout, inaccessible par la route, et pourtant, chaque année, des touristes européens viennent y faire le plein d’exotisme. Les Québécois sont plus réticents et on les comprend un peu: à partir de Sept-Îles, le trajet en train pour Schefferville est de 12 heures, si tout va bien… Apportez vos sandwichs!

Le trajet en avion, beaucoup plus cher (environ 1400$ aller-retour de Montréal), ne dure par contre que 2 heures. Dépaysement garanti!

Ressources

Se loger. Auberge-restaurant Le Royal, 418 585-2605, et l’auberge Guest House, 418 585-2520.

Artisanat. Anne Chemaganish-McKenzie: 418 585-2003.

Ce reportage a été en partie rendu possible grâce à Voyages Nouveau-Québec.

Mise à jour: avril 2009

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