Grandes entrevues Le Bel Âge: Sébastien Kfoury

Grandes entrevues Le Bel Âge: Sébastien Kfoury

Par Paul Toutant

Crédit photo: Martin Laprise

Natif de Saint-Lambert, en banlieue de Montréal, Sébastien Kfoury a toujours été attiré par les animaux de compagnie. Il a aujourd’hui un caniche royal qui fait le bonheur de ses enfants. Pourquoi avoir choisi la médecine vétérinaire? La réponse a de quoi surprendre. «Les animaux ne sont jamais hypocrites comme certains humains, lance-t-il. Je ne voulais pas consacrer ma vie à des gens qui font le tour des cliniques en prétextant des maux de dos imaginaires, alors qu’ils ne désirent qu’un papier du médecin pour cesser de travailler!» L’argument a le mérite d’être clair.

Sébastien Kfoury compare son métier à celui du détective. «Comme les animaux ne peuvent nous dire où ils ont mal, il faut chercher parmi les symptômes pour trouver la source de leur inconfort, explique-t-il. On observe les signes, les comportements, on fait des analyses sanguines. Parfois, les problèmes tiennent de la psychiatrie animale : il y a des déséquilibres dans le cerveau qui peuvent causer des problèmes de sérotonine – molécule qui joue un rôle important dans les changements d’humeur. On doit alors prescrire des antidépresseurs à l’animal.» 

Souvent, les mauvais comportements des chiens sont dus à l’éducation qu’ils ont reçue de leurs maîtres. Par exemple, si un chien jappe sans cesse, son propriétaire va lui dire doucement de se taire tout en lui caressant la tête : le chien va japper encore plus pour avoir d’autres caresses! Et dresser son chien comme un animal de combat ne rendra pas la bête plus sociable que son maître. 

Plus qu’un meuble

Le vétérinaire est toujours surpris par l’attitude de certains Québécois envers les animaux. Selon lui, contrairement aux Anglo-Saxons, nous n’avons développé que tardivement une affection envers les chats et les chiens. Peut-être est-ce dû à nos proches origines paysannes : dans une ferme, les bêtes vivent à l’étable et ont des fonctions utilitaires. Encore aujourd’hui, la loi québécoise considère les animaux domestiques comme des biens meubles: on peut en disposer à notre guise et les jeter comme de vieilles chaussettes. 

«J’essaie de changer les mentalités depuis quinze ans, poursuit le Dr Kfoury. Les animaux sont des êtres vivants qui ont droit à des soins de qualité. Ce n’est pas ridicule d’aimer profondément un animal. Les animaux font de nous de meilleurs humains, ils stimulent notre compassion et nous aident à aimer la vie.» 

Les lecteurs qui partagent leur existence avec une boule d’amour poilue comprendront facilement l’indignation du vétérinaire envers des clients sans coeur. «Parfois des gens arrivent au volant d’une BMW, puis m’engueulent parce que ça va leur coûter 100$ pour faire soigner leur animal, lance-t-il. Certains sont prêts à dépenser 4 000$ pour une semaine dans le Sud, mais refuseront une opération qui pourrait doubler l’espérance de vie de leur chien. Pourtant, un animal qui nous aime sans condition, ça n’a pas de prix!» 

Peut-être, mais les soins ne sont pas donnés. Le Dr Kfoury croit que, dans une société idéale, on ne devrait jamais parler d’argent lorsque le bien-être de notre animal est en péril. Il arrive pourtant que l’on doive faire des choix déchirants lorsque nos moyens sont limités, ce qui est le cas de beaucoup de retraités. Le vétérinaire encourage ses clients à souscrire à une assurance-santé privée pour animaux; mais là encore, les coûts peuvent devenir prohibitifs. Le dialogue avec le professionnel devient alors essentiel. Peut-on remplacer une opération par un traitement moins coûteux, ou tel médicament par un autre? Sébastien Kfoury offre alors un éventail de solutions, mais le dernier mot appartient toujours au maître de l’animal. 

«La séparation finale est toujours déchirante, admet-il, mais elle est inévitable quand les procédures médicales cessent d’avoir du sens. Lorsqu’un animal est trop lourdement hypothéqué, il faut se rendre à l’évidence et arrêter ses souffrances. On se concentre alors sur les moments joyeux que nous avons partagés avec notre animal, et on se dit que c’est par amour qu’on lui évite de souffrir.» N’empêche, la disparition d’un tel ami laisse toujours un immense vide dans le coeur. 

Quand on vieillit

Les animaux domestiques vieillissent avec leurs maîtres, mais leur espérance de vie est très généralement beaucoup plus limitée que celle des humains. Lorsqu’on atteint la cinquantaine, il faut bien réfléchir avant d’adopter un copain à quatre ou deux pattes. Un perroquet pourra vivre plus de 70 ans et il faudra le léguer un jour par testament. À qui? Un chat et un chien peuvent vivre une quinzaine d’années et même plus. Vivrons-nous toujours dans le même appartement? Songeons- nous à passer nos hivers en Floride? Sommes-nous en assez bonne santé pour emmener un chien courir deux fois par jour? Avons-nous les moyens financiers de nourrir et soigner l’animal? Autant de questions que peu de personnes se posent avant d’adopter un chiot ou un chaton. 

Les gens qui se proposent de quitter leur maison pour une résidence réservée aux personnes âgées doivent s’informer des règles en vigueur dans ces établissements. Certains y acceptent les petits oiseaux en cage, mais la plupart interdisent les chats et les chiens. Le Dr Kfoury trouve cela bien dommage. «Pour plusieurs personnes âgées, la solitude se fait très pesante, dit-il. Il serait souhaitable de changer les lois pour que les résidences acceptent les chats et les petits chiens; elles pourraient réserver un étage aux résidants avec animaux, par exemple.» On vante partout la zoothérapie, il faudrait peut-être y songer! 

Certaines personnes âgées hésitent à remplacer leur petit animal lorsque celui-ci meurt, car elles ne veulent pas s’engager dans une relation à terme. La solution Kfoury? Adopter un «vieux» chat ou chien vivant dans un refuge. Les animaux âgés y sont euthanasiés la plupart du temps. Les adopter leur sauve la vie et ils n’en seront que plus reconnaissants envers leur maître.

À l’intention des amoureux des animaux, Sébastien Kfoury a publié aux éditions La Griffe le livre SOS vétérinaire, un chien en santé. L’ouvrage s’adresse d’abord aux propriétaires de chiens, mais il intéressera aussi ceux qui se demandent comment et où acheter un animal en santé et heureux. Les pièges sont plus nombreux que l’on pense.

Usines à chiots et chatons

Une conséquence directe du laisseraller législatif québécois en matière de droits animaux? La prolifération des usines à chiots et à chatons, où l’on entasse des femelles reproductrices dans des conditions d’hygiène épouvantables. Régulièrement, un scandale est révélé dans les médias, mais l’indignation du public s’estompe vite. Sébastien Kfoury déplore que des consommateurs achètent leur animal dans des endroits pareils afin d’économiser quelques dollars.

«Il ne faut jamais encourager les agissements criminels, affirme-t-il. La plupart des animaux que l’on se procure dans les animaleries (pet shops) proviennent de ces usines. Les animaux s’y reproduisent entre frères et soeurs, les maladies héréditaires ne sont pas dépistées, et l’acheteur risque de se retrouver avec un animal malade ou handicapé. Au bout du compte, le client ne fera pas d’économies.» Le même constat s’applique dans le cas des animaux vendus sur Internet.

Le Dr Kfoury suggère de faire appel à un bon vétérinaire pour trouver un animal de qualité. Les éleveurs compétents sont connus du professionnel qui guidera le consommateur vers l’animal de son choix. Cela implique bien sûr que l’on renonce aux achats compulsifs, car il faut parfois attendre quelques mois avant qu’un animal ne soit disponible.

Comment les nourrir

Je suis tombé des nues lorsque Sébastien Kfoury m’a appris qu’aucune loi au Canada ne régit la composition de la nourriture pour chats et chiens! Seuls les fabricants qui veulent vendre leurs produits aux États-Unis doivent se plier à la réglementation américaine. Ici, c’est le néant.

«N’importe qui pourrait commercialiser de la semelle de botte avec du gras de poulet et appeler ça de la protéine santé pour chiens, s’indigne-t-il. Il est tellement facile de tromper la population! Les Canadiens dépensent des milliards chaque année en nourriture animale, mais combien savent ce qu’il y a dans ce qu’ils achètent?» 

Le vétérinaire déplore que ce soit le marketing qui décide ce que vont manger nos chats. «Une des plus belles arnaques est la nourriture holistique pour animaux, poursuit-il. Ce mot signifie “qui englobe tout”, et il ne veut strictement rien dire sur le plan nutritif. Le marketing présente des croquettes en forme de légumes ou de poissons, des sortes de tv dinners pour animaux, avec de la sauce bien grasse. C’est rire du monde!» Le Dr Kfoury estime tout de même que des entreprises sérieuses font de la recherche pour mettre au point une alimentation de qualité. «C’est la nourriture recommandée par les vétérinaires.» Sinon, c’est l’obésité animale. Il n’est pas rare non plus que des animaux développent des cancers ou des maladies des articulations à cause de leur mauvaise alimentation. «Comme les humains», soupire-t-il.

Évoluer dans le bon sens

Sébastien Kfoury prépare actuellement une nouvelle série télévisée, Bêtes curieuses, qui sera diffusée l’an prochain à TV5. Nous y verrons comment se vit la relation homme animal en Inde, en Thaïlande, au Japon et en Israël. Dans ce dernier pays, le vétérinaire a été témoin du suicide d’un âne qui n’en pouvait plus de supporter des charges trop lourdes pour lui. 

«Il s’est jeté d’un dixième étage lorsque son maître a voulu le forcer à grimper une dix-neuvième fois avec un gros tas de briques et du ciment sur le dos, dit-il, encore ému. Les animaux ressentent vivement les émotions. Chacun d’eux est différent et aussi complexe qu’un être humain. Je le constate tous les jours. Il faudrait que nos politiciens fassent adopter des lois pour préserver leurs droits. Mais ouvrir la porte à un tel changement signifierait que nous devrions modifier notre attitude envers les animaux de boucherie, les méthodes des abattoirs et tout le secteur alimentaire. Qui aura ce courage?»

L’émission Bêtes curieuses est maintenant en ondes sur TV5. 

http://tv5.ca/betes-curieuses 


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