Marie-Thérèse Fortin: Renouer avec l’enchantement

Marie-Thérèse Fortin: Renouer avec l’enchantement

Par Élise Jetté

Crédit photo: Laurence Labat

La détresse et l’enchantement, l’autobiographie de Gabrielle Roy a été publiée en 1984, un an après sa mort. Bien que celle-ci y décrive les aléas d’un quotidien modeste dans un contexte qui ne nous est plus familier, Marie-Thérèse Fortin y perçoit des thèmes qui doivent résonner encore aujourd’hui. «Je veux que les gens comprennent à quel point cette immense auteure a su nommer les choses. Nous sommes devenus extrêmement cyniques, alors que Gabrielle Roy, elle, a pris le pari de l’humanité.» Devant la société désenchantée dans laquelle on vit, l’actrice nous entraîne hors des désillusions le temps d’un spectacle en tête à tête avec son public. «Hubert Reeves disait dans une entrevue que le défi du XXIe siècle serait de réhumaniser l’humanité. Je crois que les mots de Gabrielle Roy peuvent aider à faire ça.»

Hormis le coup de main d’Olivier Kemeid à la mise en place, Marie-Thérèse plonge en solo dans l’histoire de la grande écrivaine franco-manitobaine. «Je n’ai jamais joué en solo. La rencontre avec le public sera vertigineuse. Il y a tout de même quelque chose de formidable dans le fait d’être responsable de tout. Ça t’oblige à être complètement là tout le temps.» La comédienne compare une pièce de théâtre à un orchestre, où chacun exécute sa partition et se repose en temps et lieu. «Là, je fais un concert soliste. Mon partenaire, c’est le public, et je sais que cette entreprise est périlleuse», ajoute-t-elle, en précisant qu’elle défendra «bec et ongles» cette œuvre qu’elle aime tant. 

Deux en une

Tout en évitant la caricature, et donc en laissant, par exemple, tomber le fait de rouler les «r» par mimétisme, Marie-Thérèse Fortin souhaite personnifier Gabrielle Roy de manière à se fondre en elle. Si on s’imagine face à la véritable écrivaine, ce sera mission accomplie! «Puisque je ne l’ai pas connue personnellement, je l’aborde comme un personnage, et je veux vous la faire entendre, la ramener au goût du jour. Elle touche à quelque chose d’universel, notamment dans sa relation filiale avec sa maman, qui n’est pas simple. Je me suis collée le plus possible à sa façon de vivre les choses, son désir de partir, sa passion amoureuse.»

Déconcertante et juste est la plume de Gabrielle Roy, et Marie-Thérèse Fortin y rend justice. «Le plus fascinant, c’est sa manière de lier son monde intérieur et son monde extérieur. Il y a un temps où elle se met à errer dans la ville et elle se questionne. Sans le savoir, dans son désarroi, elle jette les bases de l’écrivaine qu’elle est devenue ensuite. Devant sa détresse, elle cherche l’enchantement, ce qui va la transporter. Je veux que les gens m’écoutent comme on écoute une histoire quand on est enfant. On a beaucoup à apprendre de ses actions.»

Les téléspectateurs québécois sont réputés pour leur fidélité. Rivés à l’écran, nous avons été des milliers à suivre l’intense histoire de Claire Hamelin, interprétée par Marie-Thérèse dans Mémoires vives. Après cinq ans dans la peau de cette femme de cœur, l’actrice a dû se séparer de son personnage puisqu’on a mis un terme à la série. «C’était la première fois que j’avais un rôle principal. C’était une femme que j’adorais incarner… une assez bonne mère, une femme généreuse, une bonne docteure et une bonne vivante.» En personnifiant Claire, elle s’est laissé inspirer par sa façon d’appréhender les obstacles sans flancher. «Claire voyait où la vie les avait menés, elle et ses proches, et elle décidait de sauver tout le monde en surpassant le contexte horrible dans lequel elle était placée.» 

Quitter Claire

Même si elle montera toute seule sur la scène du TNM ce mois-ci, Marie-Thérèse est une fille d’équipe. «À la fin de Mémoires vives, chaque scène qui se terminait, c’était un lieu ou une personne que je ne verrais peut-être plus jamais. Je suis une fille de gang, j’étais du genre à faire des muffins pour l’équipe et à m’énerver parce qu’un collègue allait avoir un bébé. Donc, c’est difficile pour moi de faire des adieux.» C’est pourquoi elle a opté pour l’humour au moment de quitter ses comparses. «Je suis assez pudique de mes sentiments. Donc, la dernière journée, j’ai raconté des souvenirs drôles plutôt que de faire des au revoir, sinon j’aurais braillé.» 

Et nous aussi, des larmes, nous en avons versé souvent, au fil du temps, devant l’intensité des personnages joués par Marie-Thérèse. Elle l’admet d’ailleurs: son parcours oscille plutôt entre les rôles de mère et ceux de femme fatale, même si elle affectionne la comédie. La série Boomerang, où elle devient la maman découragée de Catherine-Anne Toupin, trône néanmoins parmi les bijoux humoristiques de la télévision actuelle. Ici, on pleure aussi, mais de rire! «Quand j’ai su qu’Isabelle Langlois écrivait cette série-là, je l’ai contactée pour lui dire: « Si t’as besoin d’une vieille, je suis là! » Beaucoup de gens ignoraient que je pouvais être comique. Même si je ne suis pas Pierrette Robitaille, quand on me donne des bonnes lignes, je crois que je peux être drôle!»

Hilarante auprès de Marc Messier, qui interprète son conjoint, elle exprime avec brio l’exaspération, la rage et le sentiment «d’être à boutte» alors que sa fille (Toupin) revient vivre à la maison avec son conjoint à cause d’une faillite personnelle. «Le texte est tellement savoureux que Marc (Messier) et moi, on rit souvent ensemble bien après que les scènes soient terminées.» Elle reconnaît aussi qu’un nouveau public s’éveille ainsi à son art: «Je vis dans Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, et on me reconnaît peu dans la rue. Mais l’autre jour, j’ai entendu hurler «Monique», le nom de mon personnage, dans la rue alors que je m’en allais à la pharmacie. Des jeunes voulaient me dire qu’ils aimaient Boomerang. J’ai trouvé ça très sympathique.»

L’âge qu’il faut

Vieillir sous les yeux d’un public attentif est une chance qui n’appartient pas à toutes les comédiennes, mais Marie-Thérèse Fortin fait partie de celles à qui on n’a pas coupé l’herbe sous le pied. Si l’inquiétude face à l’avenir est inévitable, selon elle, la situation n’est pas catastrophique. «Oui, c’est certain que ça m’inquiète, mais quand je vois les beaux rôles de femmes écrits par des femmes, je suis rassurée. Sophie Lorrain, Guylaine Tremblay, Élise Guilbault, moi… on a toutes cinquante ans! Et on est encore bien présentes sur les écrans. La soixantaine pourrait être plus difficile, mais j’en ai toujours fait à ma tête, c’est ce qui me réussit le mieux. Si je veux travailler, je vais travailler!» De toute façon, l’actrice a toujours incarné des femmes plus âgées, même en début de carrière: «J’ai eu l’air d’avoir 40 ans pendant vingt ans!» 

Se voir vieillir à l’écran, «c’est quelque chose», mais outre les rides, ce que l’actrice remarque le plus, ce sont ses moments d’inattention. «Je suis dure envers moi-même, mais je suis plus agacée par un moment où j’ai manqué d’écoute envers mon réalisateur que par des complexes physiques. En même temps, vieillir, c’est la seule justice, tout le monde passe par là. Aussi bien le faire sereinement.»

Exister sur la scène

Impliquée dans le passé comme directrice artistique du Trident et en tant que codirectrice générale du Théâtre d’aujourd’hui, Marie-Thérèse en est convaincue: le théâtre, c’est nous et on en a besoin. «Certains jugent le théâtre désuet depuis des années, mais il y en aura toujours. C’est un miroir de qui nous sommes. Peut-être que dans la vingtaine, on se regarde dans le miroir juste pour se maquiller, mais en vieillissant, on a besoin de ce reflet tangible de nous-mêmes. Et il y aura toujours de jeunes gens pour s’y intéresser, ne serait-ce que pour ce que ça implique de danger et de vérité.» 

On ne peut le nier, notre société manque cruellement de moments fortuits et d’instants vrais sans application mobile ni connexion wifi. «Le théâtre est bon quand il n’essaie pas d’être autre chose que du théâtre. Il y aura toujours quelque chose d’extraordinaire dans le fait de s’asseoir ensemble devant quelque chose qui n’existe dans cette version exacte qu’une seule fois. On le regarde ensemble, on a tous vu la même affaire et après, ce n’est plus là.» 

Et même la télévision, qui fait des miracles avec des petits budgets, représente un vecteur de croissance identitaire. «On n’a pas le choix si on ne veut pas disparaître. Autrement, on va tous parler en anglais et s’uniformiser! On a beaucoup plus de chances de demeurer qui on est en utilisant l’outil extraordinaire de la création, plutôt qu’en imposant des restrictions ou des lois. Les histoires que Xavier Dolan raconte au monde entier parlent de nous, peu importe comment il les raconte et dans quelle langue il le fait.»

Marie-Thérèse, immergée dans la sensibilité littéraire de Gabrielle Roy, perçoit également toute la beauté d’un discours féministe qui n’est pas forcément nommé ainsi, mais qui se trace dans une quête de liberté absolue. «Toute la vie de Gabrielle Roy est un combat féministe. Son premier livre, Bonheur d’occasion, c’est le premier roman vraiment urbain, de quartier ouvrier de Montréal. Comme une bonne journaliste, elle a regardé les gens vivre.» 

Ce regard posé sur les autres, c’est de l’art, autant dans le parcours de Gabrielle que dans celui de Marie-Thérèse. Toutes deux s’animeront sur scène dans un seul et même personnage qui veut transmettre l’émotion, faire ressentir son bouleversement. «J’espère que les spectatrices, y compris les plus jeunes, auront la même flamme que moi et qu’elle devant son histoire. Ma mère va avoir 100 ans bientôt. Je pense à elle beaucoup quand j’aborde le travail. Les femmes ont changé d’une génération à l’autre, mais on a toutes quelque chose à s’apprendre.»

Après avoir ramené l’enchantement au goût du jour, Marie-Thérèse Fortin aura les bras ouverts pour porter d’autres projets. «Je dis toujours que j’aime mieux qu’on rêve de moi que de rêver à un rôle. Il n’y a rien de plus beau que quelqu’un qui a pensé un personnage en t’imaginant le jouer.» Un rôle très cérébral, comme une avocate ou une policière, ou un film d’époque sont sur la liste de ses désirs. L’invitation est lancée!

La pièce La détresse et l’enchantement sera jouée du 27 février au 10 mars au Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal.

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