Et si je retournais travailler?

Et si je retournais travailler?

Par Dominique Lamy

Crédit photo: BBH Singapore via Unsplash

Un Canadien sur quatre regrette d’avoir pris sa retraite et souhaite retourner sur le marché du travail. Une statistique qui témoigne d’une nouvelle réalité qu’on peut avoir choisie… ou pas.

Un sondage de la Banque CIBC révélait récemment plusieurs statistiques pour le moins étonnantes: plus du quart (27 %) des retraités canadiens regretteraient d’avoir pris leur retraite et un nombre presque équivalent de répondants (23 %) auraient tenté de revenir sur le marché du travail. Comment expliquer de tels regrets et cet ardent désir de reprendre le collier après avoir déjà travaillé d’arrache-pied pendant plusieurs décennies?

Si certains choisissent de retourner au travail parce qu’ils sont en quête de stimulation intellectuelle, d’autres affirment être davantage poussés par des préoccupations financières. La moitié des Canadiens préfèrent continuer de travailler après l’âge de 65 ans plutôt que de prendre leur retraite et d’avoir à composer avec une qualité de vie réduite. Une grande majorité semble croire qu’une semi-retraite procurerait le meilleur des deux mondes: un pécule plus substantiel pour les vieux jours et quelques heures de besogne par semaine pour se réaliser.

Ces données témoignent d’une nouvelle réalité. Alors que l’espérance de vie s’allonge, le concept de «Liberté 55» est de plus en plus difficile à atteindre sur le plan financier. Il faut donc davantage de moyens pour maintenir son train de vie durant toutes ces années. Sans compter que la planification de la retraite n’est pas que d’ordre monétaire: plusieurs autres aspects doivent être longuement mûris avant de s’y engager pour de bon. Parfois, la décision de retourner sur le marché du travail après quelques années passées à se reposer s’impose malheureusement d’elle-même. À titre d’exemple, parlez-en aux participants du régime de retraite de Nortel ou, plus récemment, aux retraités du défunt détaillant Sears.

Ghislain Messier, conseiller en placement et planificateur financier à la Financière Banque Nationale, et Maud Salomon, conseillère en sécurité financière et représentante en épargne collective rattachée à Mica Capital inc., font le point sur les raisons cachées du retour au travail, alors que la retraite devrait pourtant battre son plein.

Pourquoi reprendre le boulot?

Les motivations pour réintégrer le marché du travail sont évidemment bien personnelles. «Les retraités souhaitent parfois éviter l’isolement social ou mettre leur expertise au profit d’une organisation pour se réaliser. Certains s’engagent aussi dans la voie du mentorat», explique d’emblée Ghislain Messier. «Et qui n’aime pas s’offrir un petit extra?» enchaîne Maud Salomon.

La planification budgétaire de la retraite exige habituellement discipline et rigueur. Pour vous offrir de petits luxes ou être en mesure de vous envoler une fois par année vers l’une de vos destinations préférées, vous pourriez envisager de travailler quelques heures par semaine afin d’arrondir vos fins de mois. Cette rentrée d’argent additionnelle vous permettrait alors de concrétiser ces désirs inaccessibles autrement. 

Quelle qu’en soit la raison, une démarche de retour au travail doit être soigneusement analysée au préalable et faire l’objet d’une planification fiscale complète. En effet, vos revenus d’emploi auront un impact certain sur votre facture annuelle d’impôt, puisqu’ils s’ajouteront aux autres rentes ou prestations que vous recevez peut-être déjà, vu votre statut de retraité. N’oubliez pas que le Supplément de revenu garanti (SRG) et la Pension de la sécurité de la vieillesse (PSV) sont assujettis à plusieurs modalités quant au revenu. Si le fait de travailler vous permet d’empocher quelques milliers de dollars mais que vous perdez votre admissibilité au SRG, par exemple, vous ne serez pas plus à l’aise financièrement malgré vos efforts.

En revanche, un retour sur le marché du travail s’impose parfois pour des considérations pécuniaires. «Dans ce cas, n’oubliez pas d’aviser votre employeur de l’ensemble de vos sources de revenus pour que les prélèvements à la source soient ajustés en conséquence. À défaut, votre prochaine facture fiscale pourrait vous faire sursauter», prévient Ghislain Messier. Cela dit, quelles sont ces raisons financières qui peuvent changer la donne pour un retraité? En voici cinq.

1 Une maladie subite. N’ayant pas pu déterminer vous-même le moment souhaité pour prendre votre retraite – cette maladie grave n’était évidemment pas prévue –, il est possible que votre planification financière ne soit pas optimale. Maintenant que vous avez recouvré la santé et que vous êtes en mesure de prévoir la suite des choses, un retour au travail pourrait peut-être renforcer votre situation financière. Le fait de soutenir financièrement un proche aux prises avec la maladie peut également exercer une pression sur votre budget. Dans ce cas, consultez un planificateur financier pour obtenir le portrait global de votre situation.

2 Un mauvais placement. Votre répartition d’actifs n’était peut-être plus optimale et une trop forte proportion d’actions ainsi qu’un nombre trop restreint de titres individuels auront eu raison de votre audace. Une importante perte en capital peut en effet plomber votre retraite. À plus forte raison si cette erreur de parcours se conjugue à une débâcle des marchés financiers. Imaginez si vous étiez dans l’obligation de vendre des titres boursiers en pleine tourmente des marchés et de retirer les sommes en question pour financer votre train de vie… Lorsque le début des décaissements coïncide avec une séquence de rendements négatifs en Bourse, la durée du portefeuille s’en trouve inévitablement amputée. Un retour au travail vous permettrait-il de renflouer vos coffres? Chose certaine, il serait pertinent de profiter de cette bévue pour revoir l’équilibre de votre portefeuille.

3 Un taux de décaissement trop élevé. Au chapitre des finances personnelles, il faut se méfier de certaines règles du pouce. Par exemple, décaisser 4 % de son portefeuille annuellement pour maintenir le niveau de vie souhaité à la retraite n’est plus recommandé en cette ère de faibles taux d’intérêt. De façon générale, plus votre taux de décaissement est élevé – surtout au début de la retraite –, plus les probabilités d’épuiser votre capital augmentent. Si vous avez dépensé un peu trop souvent ces dernières années, reprenez le contrôle de vos déboursés. À défaut d’avoir un plan de décaissement solide, vous pourriez en effet devoir retourner sur le marché du travail pour compenser votre consommation excessive.

4 Un endettement important. De nombreux baby-boomers sont encore aux prises avec des paiements hypothécaires et des dettes de crédit. En effet, le Baromètre Financière Sun Life, un sondage mené par Ipsos en avril 2018, révélait que 28 % des retraités québécois devaient rembourser chaque mois des dettes non hypothécaires et que 22 % des répondants assumaient aussi des paiements hypothécaires. Or, plus les obligations financières liées à la dette sont importantes, moins il sera possible de vivre la retraite de vos rêves. Car vos liquidités, drainées par ces grosses mensualités, ne vous offrent alors aucune flexibilité budgétaire. Le fait de reprendre votre ancien boulot – ou tout autre emploi – pourrait-il vous redonner une bouffée d’oxygène?

5 Un problème de surconsommation. On ne devient généralement pas retraité du jour au lendemain. Il est recommandé de se préparer longtemps d’avance à cette nouvelle étape de la vie. Mais attention: «planifier sa retraite ne se résume pas à en prévoir le seul aspect financier. Il faut aussi réfléchir aux projets auxquels vous souhaitez vous consacrer: vivre au chalet, voyager, vous adonner à des loisirs, faire du sport ou du bénévolat», énumère Ghislain Messier, qui suggère de voir la retraite comme le prolongement de votre vie active. 

Même son de cloche du côté de Maud Salomon. «Pourquoi ne pas essayer différentes activités avant le passage à la retraite pour voir si elles correspondent réellement à vos goûts?» Plusieurs auteurs recommandent d’ailleurs de miser sur vos plus grandes passions ou ce qui vous procure le plus de satisfaction pour occuper votre temps durant cette étape privilégiée. Sans préparation adéquate, certains tombent parfois dans le piège de la surconsommation. Ils se lancent alors dans des projets d’envergure – rénovation complète de la résidence familiale, à titre d’exemple – sans aucune planification préalable. La marge de crédit hypothécaire, cette invitation à vivre au-dessus de ses moyens, est accessible à bien des gens. Or, ce produit financier n’est pas un guichet automatique. Tôt ou tard, un endettement excessif finit par vous rattraper… mieux vaut donc privilégier les rêves à votre portée.

Pour éviter un retour au travail non désiré

• Gérez vos placements adéquatement. En phase d’accumulation, il est impératif de diversifier votre portefeuille, d’épargner périodiquement le plus tôt possible et d’investir à long terme. «Maintenez le cap durant les turbulences boursières et maîtrisez vos émotions», résume le conseiller en placement Ghislain Messier, qui recommande aussi de s’attarder aux frais de votre portefeuille.

• Décaissez vos actifs judicieusement. En phase de décaissement, l’objectif est de maximiser le revenu familial après impôt. «Il faut donc générer des revenus suffisants et efficaces fiscalement en considérant la séquence et le rythme de décaissement, ainsi que la mise en place de stratégies fiscales, comme le fractionnement des revenus», explique l’expert.

• Gérez votre budget rigoureusement. Au quotidien, et encore davantage au moment du passage à la retraite, il faut apprendre à faire plus avec moins. La gestion d’un budget s’impose. «Quand je rencontre mes clients, je leur transmets une grille budgétaire à compléter en fonction de leur situation actuelle et une autre pour qu’ils puissent estimer leurs dépenses au moment de la retraite, dit Maud Salomon, conseillère en sécurité financière. Ça oblige à une bonne réflexion.»

74 %

C’est le pourcentage des répondants qui s’inquiètent de ne pas avoir assez de revenus à leur retraite, selon un sondage de la Banque CIBC en janvier 2019.

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