Il prend sa retraite avant vous… Plaisir ou misère?

Il prend sa retraite avant vous… Plaisir ou misère?

Par Suzanne Décarie

Crédit photo: iStockphoto.com

Lorsque son mari a pris sa retraite, Nicole a été déroutée. Il faut dire qu’il s’est décidé sans crier gare, profitant de l’opportunité d’une restructuration pour rentrer à la maison. C’est avec sérénité et en toute connaissance de cause qu’il a opté pour la retraite à 53 ans.

Nicole, elle, ne s’attendait pas à vivre si jeune avec un retraité ! Elle n’avait pas encore 50 ans et 3 grands ados à la maison. «J’ai eu peur, avoue-t-elle. Peur de ne plus l’aimer de la même façon, peur que notre relation change, peur de moins l’admirer, peur qu’il se laisse aller, peur qu’il passe ses journées à m’attendre, peur de perdre ma liberté… Les enfants aussi ont été pris au dépourvu.» Ils craignaient de vivre sous surveillance !

Rien de tout cela ne s’est produit : ils ont découvert un homme différent du père occupé qu’ils avaient toujours connu et s’en sont rapprochés. Et Nicole a lentement trouvé de multiples avantages à avoir un conjoint disponible. «Il allait chercher et reconduire les jeunes qui l’appelaient maintenant en cas de pépin, il faisait les courses… Je me suis sentie dégagée d’un grand poids. On devrait toutes avoir un homme à la maison !», affirme-t-elle en riant.

Amenez-en des projets!

C’était il y a huit ans. Depuis, le mari de Nicole a toujours un projet en chantier et n’a jamais cessé de se lever tôt le matin. Heureux de jouir de sa retraite pendant qu’il est en santé, il ne regrette rien, ne s’ennuie pas du tout et ne presse pas Nicole de le suivre. Ce qui est tant mieux, car à 55 ans, Nicole n’est pas prête à quitter un travail qu’elle aime et qui la nourrit.

«Le bonheur à la retraite dépend des projets que l’on va mettre en chantier. Ils n’ont pas besoin d’être exceptionnels», affirme Marie-Paule Dessaint, andragogue et auteure de Bien vieillir, mieux vieillir (Éditions de L’Homme) et d’Une retraite heureuse? Ça dépend de vous! publié chez Flammarion. «Il faut continuer d’être soi-même avec ses talents, ses intérêts et ses compétences tout en continuant de les développer. Celui qui passe la journée dans sa chaise berçante à écouter la télé risque de perdre l’admiration de sa femme…»

Des écueils à éviter

Comme Nicole, vous vous sentez délestée par la liberté retrouvée de votre conjoint? Vous vivez auprès d’un mari heureux de pouvoir faire tout ce qu’il a toujours eu envie de faire sans que personne ne lui mette de bâtons dans les roues? Un mari qui prend plaisir à faire les courses, à préparer le souper et à s’occuper de la maison à son rythme et à sa façon?

Mais vous vous surprenez pourtant à être irritée par toute la place qu’il prend désormais, à être contrariée qu’il se prélasse sous la couette quand vous partez travailler ou qu’il se balade ou joue au golf pendant que vous peinez… Vous avez beau rêver d’un retraité actif, vous vous sentez parfois menacée de le savoir régulièrement au club de tennis, entouré de partenaires avec lesquelles il passe plus de temps qu’avec vous, qui rentrez crevée…

Il est trop à l’extérieur, c’est la panique, trop à la maison, c’est le désespoir. «Les femmes qui travaillent doivent faire confiance à leur mari. Plusieurs les empêchent de se réaliser de peur de les perdre», remarque Marie-Paule Dessaint. «Il faut apprendre à dire ses craintes et ses frustrations au fur et à mesure qu’on les vit, et à partager ses attentes tout en laissant à l’autre l’espace pour refuser, souligne pour sa part la psychologue Jocelyne Bounader. Les gens ont peur de causer une crise en parlant, mais c’est en ne parlant pas qu’ils risquent de la provoquer…»

La retraite ne semble pas le métamorphoser? Vous êtes exaspérée parce qu’il ne passe pas l’aspirateur et qu’il se fie encore sur vous pour le souper? Il ne voit d’ailleurs pas pourquoi il commencerait à faire le souper: il est à la retraite. Tandis que vous vous demandez pourquoi vous feriez le souper: il est à la maison. «C’est dans les couples où chacun a une attente qui lui paraît évidente, mais qu’il n’a jamais émise clairement qu’il risque d’y avoir des tensions, des frictions», note Jocelyne Bounader.

Il craint de s’embêter et vous demande de dresser une longue liste de choses à faire — réparations, peinture, petits boulots… — dans laquelle il pourra puiser lorsqu’il sera en panne d’inspiration? Allez-y! Mais s’il ne vous en parle pas, prenez garde de ne pas le ficeler. «Certains se sentent vite prisonniers de leur femme qui leur remet quotidiennement la liste des choses à faire pour la journée», constate Marie-Paule Dessaint.

Paul-Émile savait que la retraite arrivait, mais n’avait rien planifié. Son réseau d’amis étant assez restreint, ses passions limitées, il a tôt fait de s’ennuyer et de meubler le temps en servant de chauffeur à sa femme Gaétane, qui regrette de ne plus prendre l’air avant de rentrer. «Je ne bouge plus!», se désole-t-elle. Il suit en outre le programme qu’elle lui prépare quotidiennement. «Sinon, il passe la journée à se bercer, fait une sieste, écoute la télé en attendant que j’aie fini de travailler…» Il voudrait bien que Gaétane cesse de travailler elle aussi, mais il n’en est pas question: «J’ai bien trop peur de m’ennuyer!

Prendre sa retraite aussi

Votre conjoint a toujours envisagé la retraite comme un projet à deux ? Il n’a cessé de rêver à ce moment où vous pourrez enfin voyager ensemble et partager nombre d’activités? Il y est! Comme il a hâte que vous vous y mettiez aussi, il tentera probablement de vous convaincre de faire le saut. «Si vos attentes ne sont pas les mêmes, il risque d’y avoir des tensions», avertit Jocelyne Bounader.

Lorsque Jean a pris sa retraite, Lise s’est sentie gâtée. Il venait la reconduire au travail, lui préparait de bons soupers et… l’incitait à faire comme lui. «J’ai d’abord résisté. J’aimais mon travail et, comme j’ai fait une pause quand j’ai eu les enfants, j’ai travaillé beaucoup moins longtemps que lui.» Elle a tenu son point. Elle a laissé Jean s’adapter à sa nouvelle vie en l’observant. «Il avait l’air si bien que je l’ai suivi au bout de deux ans. Et j’adore ça!», dit-elle les yeux brillants, à quelques jours de leur départ pour le Sud. «C’est notre premier voyage en avion depuis si longtemps !», se réjouit-elle.

Avant de prendre une retraite anticipée et précipitée pour être avec votre mari, «demandez-vous quels sont vos attentes et vos rêves personnels, et de couple», conseille Marie-Paule Dessaint. Vous êtes prête? Tant mieux. Sinon, trouvez des compromis. Convenez d’un sursis de un, trois ou cinq ans.

Pourquoi ne pas travailler à temps partiel? Cela vous donnera la chance d’entreprendre doucement des projets à deux, comme Nicole qui travaille quatre jours semaine. «Ça nous fait trois jours de retraite. On en profite», dit-elle. Essayez de prendre de plus grandes vacances. Invitez votre mari à vous libérer des tâches domestiques pour avoir plus de temps à passer ensemble.

«Apprivoisez ensemble votre retraite. Donnez-vous du temps pour découvrir ce que vous aimez faire», suggère l’andragogue.

Retraite imposée, danger

Toute sa vie, votre homme s’est défini par son travail, et voilà qu’il se retrouve à la maison sans même jamais l’avoir envisagé. Mise à pied imprévue ou retraite forcée, il a l’impression d’avoir perdu son identité, d’être mis au rancart.

«Beaucoup retombent sur leur pied après une période de secousse si on les laisse en paix et si on leur donne le temps d’identifier leurs talents et leurs compétences, de penser à ce qu’ils ont encore envie de faire et à ce qu’ils peuvent encore faire, ainsi qu’aux ressources dont ils disposent pour bâtir leur vie de façon différente, affirme Marie-Paule Dessaint. La majorité des gens (80%) disent alors que cette retraite a eu un effet bénéfique sur leur vie.»

Il est encourageant de savoir qu’après le profond séisme d’une mise à la retraite imposée, votre conjoint peut en venir à considérer que, finalement, tout était pour le mieux et à savourer sa nouvelle vie. Une chose est certaine, il lui faut retrouver sa place, c’est-à-dire avoir des projets, se sentir utile, être en relation avec des gens, et pas seulement avec la famille.

Il se prend en main? Ça devrait aller. Il se morfond en blâmant tout le monde? Ça n’augure rien de bon. Pour éviter de chavirer, «il doit faire son bilan, se demander quels sont ses rêves, ses besoins et ses valeurs, s’interroger sur ce qu’il peut encore faire et sur sa contribution à l’harmonie du couple», insiste Marie-Paule Dessaint. Ce qui l’amènera peut-être à chercher du travail en acceptant de faire des concessions, à prendre un autre type d’emploi, à se satisfaire de moins d’heures… «Le Québec est l’un des pays où les plus de 55 ans sont les mieux acceptés sur le marché du travail», soutient l’andragogue.

Dans certains cas, le bouleversement est tel que la dépression guette. Il traîne et tourne en rond ? Passe ses journées devant la télé ? «Il faut qu’il accepte de se confier à quelqu’un, à un psy, à un groupe d’entraide. Qu’il exprime ce qu’il ressent», insiste Marie-Paule Dessaint. Elle rappelle que la qualité de la retraite dépend du stress qu’elle engendre, de l’entourage auquel on peut se confier, du choix que l’on a eu, ou pas, de prendre sa retraite. «Ceux qui ressentent ça comme une humiliation sont plus à risque d’être déstabilisés», conclut-elle.

Le nouveau retraité peut se mettre à boire, avoir des problèmes de jeux, développer une dépendance à Internet. «Oisifs, certains retraités passent des heures et des heures à clavarder et font des rencontres qui peuvent mettre leur couple en péril», constate Jocelyne Bounader.

La psychologue invite à aller chercher une aide extérieure en cas de dépression. «Le médecin de famille est un allié, souligne-t-elle. Vous ne pouvez prendre sur vous le fardeau de tirer votre conjoint de là, et il ne peut exiger cela de vous.»

Une transition parfois explosive

La retraite de l’un des conjoints entraîne inévitablement son lot d’ajustements. Il y a une période de transition à vivre qui est plus facile si la retraite a été préparée que si elle a été imposée. Il faut des mois à certains pour s’adapter, alors que d’autres n’y arrivent jamais. «Des couples se séparent parce qu’ils sont incapables de se retrouver. Monsieur ne veut laisser personne gâcher sa liberté. Madame qui s’est tue toute sa vie se décide à mettre son pied à terre», dit Jocelyne Bounader. La retraite n’est pas la cause, mais l’occasion qui fait que l’on décide de rompre avec des années d’insatisfaction.»

«Plus de 25% des couples se séparent dans les 5 années qui suivent la retraite, rapporte Marie-Paule Dessaint. C’est beaucoup. Dans 85% des cas, madame demande la séparation: elle veut profiter de la vie et ne plus être au service de monsieur.»

Conseils pour bien composer avec la retraite de son conjoint


La psychologue Jocelyne Bounader invite à:

  • Planifier sa retraite de façon individuelle et en couple.
  • Ne pas avoir peur d’exprimer ses attentes et ses frustrations, même si, à première vue, elles peuvent sembler en contradiction avec celles de l’autre.
  • Régler les problèmes au fur et à mesure, ne pas penser que le temps va arranger les choses.
  • Évaluer la juste part de responsabilité de chacun, ne pas tout prendre sur ses épaules ou tout mettre sur celles de l’autre.
  • Transformer cette situation de tension de crise en une belle occasion de régler les choses pour pouvoir passer à l’étape suivante. 

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