Fiable, ma petite voix?

Fiable, ma petite voix?

Par Caroline Fortin

Crédit photo: Photo by KAL VISUALS on Unsplash

Certaines personnes ne l’entendent jamais, d’autres s’y fient aveuglément. Explications pour comprendre le sixième sens et apprendre à lui faire confiance… aux bons moments, bien sûr!

S’il est une phrase qu’on entend rarement, c’est bien: «Je n’aurais jamais dû suivre mon intuition!» En général, on regrette plutôt de ne pas s’être écouté. Comme ce fut mon cas en voyage au Chili, il y a plusieurs années.

Alors que nous nous apprêtions à aller dîner au resto, mon copain, qui parle espagnol, a confié notre voiture de location à un couple qui, moyennant quelques pesos, surveillait et nettoyait les autos garées dans la rue. Erreur de débutante: au lieu de mettre mon sac à dos qui contenait mon passeport dans le coffre, je l’ai déposé derrière le siège du conducteur. Et voilà qu’a surgi une petite voix très claire dans ma tête: «Si tu le laisses là, tu ne reverras jamais ton sac.»

À notre retour, la vitre de l’auto avait été fracassée, le sac avait disparu et nos prétendus gardiens affichaient une mine franchement trop compatissante. Comme je me suis trouvée idiote de ne pas avoir écouté ma petite voix! Mais puisque, par définition, l’intuition est intangible et difficile à expliquer, devrait-on constamment lui faire confiance? La réponse courte: pas toujours…

 

Ce qu’en dit la science

Tout d’abord, qu’est-ce que l’intuition? «C’est un sentiment de connaissance qui nous arrive de façon immédiate, sans qu’on ait eu à faire d’effort pour arriver au résultat et sans qu’on ait eu conscience des opérations mentales qui y ont mené. C’est donc le contraire de ce qui arrive quand on prend le temps d’analyser quelque chose, résume Isabelle Blanchette, professeure titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval. La science s’intéresse à l’intuition et en reconnaît l’existence, mais pas au sens large où on l’utilise dans la vie quotidienne. Elle ne met pas tout sous le même chapeau.»

Cela dit, la recherche peut aujourd’hui relier certains processus mentaux à l’intuition. La reconnaissance de patrons en est un. «Dans notre mémoire, on a plein d’expériences antérieures stockées et quand notre cerveau reçoit une information à travers nos yeux ou nos oreilles, il tente constamment de l’associer à quelque chose qu’il connaît. Il veut compléter les patrons, tenter de prédire ce qui s’en vient, affirme Mme Blanchette. Ça explique donc certaines histoires de pompiers chevronnés qui, par exemple, font évacuer un immeuble en apparence non menacé sans pouvoir dire pourquoi, avant de voir celui-ci s’effondrer quelques minutes plus tard. Il s’agit d’une forme d’intuition basée sur l’expérience, comme si leur cerveau leur donnait un sentiment de reconnaissance du danger, une connaissance implicite qui se manifeste plus vite que la possibilité de mettre des mots dessus.»

Par ailleurs, il existe plusieurs études sur la capacité à évaluer la fiabilité d’une personne par la simple observation de son visage. La science ne traite pas ce phénomène comme de l’intuition, mais ça peut appuyer le fait – dans la croyance populaire – qu’on se sente mal en présence de certaines personnes.

«En gros, les études démontrent que les gens s’estiment meilleurs qu’ils le sont en réalité pour déterminer à qui faire confiance, ajoute la professeure. Les jugements à cet égard sont très corrélés à la perception des expressions faciales d’émotions. Ainsi, plus il y a de petits indices de colère sur le visage d’une personne, moins on lui fera confiance, et inversement, si on y détecte des expressions positives, on aura plus tendance à lui faire confiance. En général, les femmes sont meilleures que les hommes pour lire les expressions faciales.» Ça explique peutêtre pourquoi j’avais pressenti que le couple de prétendus gardiens au Chili était malhonnête!

Autre processus lié à l’intuition: la perception du risque. Isabelle Blanchette donne l’exemple d’une étude où les participants devaient parier de l’argent dans un jeu de hasard. Au fil de l’expérience, après avoir accumulé pertes et gains, ils finissent par reconnaître intuitivement les options plus sécuritaires. «En mesurant leur niveau de réactivité physiologique avec des électrodes, on a constaté que leur corps développait une réponse de peur devant les options plus risquées, avant même de pouvoir l’exprimer en mots. C’est un exemple d’apprentissage implicite, encore une fois basé sur l’expérience.»

 

Ça se développe, l’intuition?

Pour le psychologue clinicien Pierre E. Faubert, l’intuition est une voix qui gagne à être écoutée. Mais pour cela, encore faut-il d’abord l’entendre. «L’intuition est comme une bulle dans l’eau, dit-il. Si on retourne une bouteille d’eau, la bulle remontera jusqu’à la surface. Ce qui brouille l’intuition, ce sont les obstacles qui l’empêchent d’émerger.» Contrairement à ce que laissent entendre une multitude de livres, d’ateliers et d’établissements, il n’y a pas, selon lui, mille et une façons de développer son sixième sens. «Je dirais simplement qu’il faut lui laisser de la place. L’intuition est une connaissance instinctive. Alors la développer, ce serait comme de développer un cadeau: on enlève le papier, le ruban et on découvre la surprise. C’est comme ça qu’il faut l’aborder: comme quelque chose d’extraordinaire, qui nous transcende et nous dépasse. Mais pour l’accueillir, on doit d’abord créer de l’espace. Comment? En étant à l’écoute de soi-même, en étant attentif. Or, dans nos vies hyperactives où on se déconnecte de nos émotions, il est facile de passer à côté de soi-même.

Un peu comme la différence entre se promener à vive allure sur l’autoroute et rouler tranquillement sur un chemin de campagne: on verra bien plus de détails sur le second que sur la première…» Estimant que tous les humains ont une capacité intuitive, Pierre E. Faubert rappelle en outre qu’elle est «une irruption spontanée, inattendue. On ne fait pas exprès d’avoir une intuition.» D’où la difficulté qu’il y aurait à l’aiguiser. Par contre, on peut s’entraîner à lui faire confiance, à ne pas la chasser du revers de la main.

À ce propos, Isabelle Blanchette demeure méfiante. «On doit prendre garde à toutes ces prétentions de la psychologie populaire. On peut développer son intuition en augmentant ses connaissances et son expertise dans un domaine précis, comme aux échecs, où on reconnaîtra à la longue des patrons de jeu, des situations favorables ou défavorables. Ça s’applique aussi aux interactions sociales: la plupart d’entre nous ont beaucoup d’expérience en la matière.» On peut ainsi décider de se faire confiance si on pressent qu’on est devant une personne mal intentionnée ou si on se sent mal à l’aise en sa présence.

 

Quand devrait-on écouter sa petite voix?

Selon Pierre E. Faubert, notre boussole intérieure nous veut essentiellement du bien. Elle ne nous chuchoterait pas, par exemple, de nous lancer en bas d’une falaise! «L’information qu’amène l’intuition est fiable, mais elle reste à vérifier, mentionne le psychologue. Bien sûr, il y a des circonstances où on n’a pas le temps de le faire parce qu’il faut vite prendre une décision. Quel est le pire qui puisse se produire si on écoute son intuition? Se tromper.» M. Faubert suggère alors de confronter son intuition à la réalité, «car elle peut parfois être assimilée à des rêves ou ne pas tenir compte de nos capacités. Par exemple, j’ai l’intuition que je devrais étudier en médecine, mais j’ai une moyenne de 60 %. Ce n’est donc pas réaliste.»

Pour Isabelle Blanchette, il importe de savoir sur quoi notre intuition est fondée. «Mon expérience? Mes connaissances? Ou mes biais, mes préjugés, mes raccourcis de paresse cognitive? Il faut rester conscient que nous en avons tous, dit-elle. Et c’est paradoxal car quand on se met à s’interroger là-dessus, on n’est plus dans l’intuition, mais dans l’analyse. Je dirais donc que la règle de base, c’est que plus les conséquences de l’action qu’on ferait en suivant notre intuition sont importantes, plus il faut la contrevérifier.»

En d’autres termes, il n’y a pas grand danger à changer de côté de rue si notre GPS intérieur nous pousse à le faire, mais le risque est beaucoup plus important s’il nous incite à traverser une autoroute à pied!

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