Michel Jean: rencontre avec un bâtisseur de ponts

Michel Jean: rencontre avec un bâtisseur de ponts

Par Caroline Fortin

Crédit photo: Julien Faugère

En partant de la vie hors du commun d’Almanda, son arrière-grand-mère, pour raconter une histoire plus large dans l’acclamé Kukum, le journaliste et chef d’antenne de TVA ne se doutait pas qu’il recevrait chaque jour des remerciements de ses lecteurs. Avec son plus récent roman Tiohtiá:ke, Michel Jean nous emmène loin de la forêt, mais reste toujours près de la réalité.

 

Votre nouveau roman, Tiohtiá:ke, se déroule dans les rues de Montréal. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire? Dans Atuk, elle et nous, j’explorais mon cheminement identitaire en parallèle avec l’histoire de ma grand-mère Jeannette, puis avec Kukum, celle d’Almanda et de la sédentarisation forcée des Innus. Tiohtiá:ke, c’est-à-dire le nom que la nation mohawk donne à Montréal, est un peu une suite logique: j’y parle des Autochtones en milieu urbain. Le personnage principal est inspiré d’un homme qui a existé. Élie a grandi dans la communauté de Nutashkuan, sur la Basse-Côte-Nord, et après avoir purgé une peine de 10 ans de prison, il ne peut y retourner puisqu’il en est banni.

 

Le journaliste en vous n’est jamais loin derrière le romancier. Qu’est-ce que vos recherches sur les itinérants autochtones vous ont appris? Ce qui m’a d’abord frappé, depuis toutes ces années où j’ai fait des reportages sur eux et pris le temps de leur parler, c’est que peu importe qu’ils soient Atikamekws, Innus, Mohawks, Inuits ou Mi’kmaq, ils ont ce besoin de se retrouver en communauté, même dans la rue à Montréal. Mais je n’ai pas voulu faire un documentaire sur les itinérants autochtones. Je me suis inspiré d’histoires qu’on m’a racontées sur des gens réels, que j’ai collées à mes personnages.

 

Comme le reflètent les sœurs inuites du roman, certains se trouvent même mieux dans la rue que dans la communauté d’où ils viennent… Oui, pour toutes sortes de raisons. Les Inuits sont les derniers à avoir été colonisés. Dans les années 1940, ils vivaient encore dans des igloos. Quand le Canada a voulu occuper le Nord, le gouvernement les a déplacés. Mais ils ne sont pas tombés sous la Loi sur les indiens, car ils ne font pas partie des Premières Nations. Ils sont donc sous la responsabilité de Québec, qui les a regroupés au Nunavik dans 14 communautés, alors qu’ils étaient disséminés sur la banquise. Comme pour l’ours, qui a besoin d’un grand territoire de chasse pour faire vivre les siens, si on réunit tous les Inuits dans des villages, il n’y aura pas assez de territoire pour subvenir aux besoins de toutes les familles. Ils se tourneront alors forcément vers l’épicerie pour survivre et, en une génération, ils perdront leur savoir traditionnel. Quand tu ne peux plus chasser, que tu es pris dans une cabane, qu’est-ce que tu fais? Les gens se mettent à boire et ça dégénère. C’est pour ça qu’on voit autant d’itinérants inuits. C’est une conséquence directe du chamboulement de leur mode de vie.

 

Ça comptait pour vous, d’insuffler de la lumière dans Tiohtiá:ke? Oui, je trouvais important d’avoir un personnage qui s’en sort. Chez les Autochtones, l’entraide est très forte. Ce n’est pas rare de voir des familles partir de communautés éloignées pour apporter des vêtements d’hiver ou de la nourriture à un proche qui vit dans la rue à Montréal. Il n’est pas oublié. La solidarité et le lien demeurent, malgré la distance et les circonstances.

 

Vous écrivez des romans depuis 2008. Qu’est-ce que le prix France-Québec, décerné à Kukum, a changé? Beaucoup de choses. D’abord, ç’a donné une nouvelle vie à Kukum, qui était sorti un peu dans l’indifférence médiatique ici et qui n’avait été retenu pour aucun prix, alors qu’il a été en lice pour trois prix en France. Il a aussi remporté le nouveau prix Vleel, dont le vote se fait sur Instagram. Je pense que c’est parce que personne ne me connaît là-bas! J’ai reçu le prix France-Québec peu après le décès de Joyce Echaquan, et je crois que les Québécois avaient soif de mieux connaître les Autochtones. Puis, j’ai été invité à Tout le monde en parle et ç’a éveillé la curiosité des gens, qui ont découvert mes autres livres. Atuk, elle et nous vient d’être réédité, et Le vent en parle encore aussi. Ça m’a donné une forme de liberté, même si je ne me suis jamais empêché d’écrire ce que je voulais, et une meilleure reconnaissance du public. Enfin, et surtout, il ne se passe pas une journée sans que 10 ou 20 personnes m’écrivent pour me dire que ce roman a changé leur vision des Autochtones, qu’ils comprennent maintenant mieux leur réalité. Ça me touche énormément.

 

Aviez-vous déjà pensé que la littérature en général, et que vos romans en particulier, pouvaient faire œuvre utile? J’ai écrit Kukum exactement pour ça, pour raconter comment la sédentarisation des Autochtones s’est faite, mais du point de vue autochtone. Car beaucoup de Québécois pensent que les peuples des Premières Nations ont toujours vécu dans des réserves, que les problèmes sociaux qu’ils voient aujourd’hui dans beaucoup de communautés ont toujours existé, alors que les études montrent qu’ils sont apparus avec les pensionnats. Quand Le vent en parle encore est sorti, une jeune Innue de Uashat m’a écrit ceci: «M. Jean, j’ai lu votre livre et je vous remercie de l’avoir écrit parce que je n’ai jamais aimé les pensionnaires, leur violence, leur alcoolisme, et maintenant, pour la première fois de ma vie, je comprends pourquoi ils sont comme ça.» La littérature permet de toucher les gens. C’est sa puissance. Alors, oui, je crois que c’est possible d’amener les gens à voir les choses autrement, une page à la fois.

 

Vous dites souvent qu’Almanda veille sur vous, sur le parcours de Kukum. Dans la culture innue, qu’y a-t-il après la mort? On croit que les personnes sont encore là. Que les esprits restent. Que les gens veillent encore les uns sur les autres. Ça rend la mort moins effrayante. Quand je dis qu’Almanda veille sur le livre, sur moi, je le pense.

 

Quand vous étiez enfant, les autres vous surnommaient «Tout connaître» parce que vous aviez toujours le nez dans les livres. Est-ce que c’est ce désir de tout savoir qui vous a poussé vers le journalisme? Oui. Et j’avais aussi une grande gueule, comme Almanda. À la base, je suis un lecteur. La curiosité est une qualité importante en journalisme. Quand j’ai choisi mon métier, je voulais qu’il soit en rapport avec l’écriture et l’oralité. Même à la télé, il y a une grande part d’écriture.

 

Quels événements vous ont particulièrement touché comme journaliste? Le 11 septembre 2001. C’était à la fois proche et loin. J’ai été le premier journaliste canadien à avoir accès à Ground Zero, et quand je me suis retrouvé devant la pile – les Américains appelaient les restes des tours jumelles The Pile –, mon regard n’arrivait pas à comprendre. Sinon, je suis allé en Irak en 2002, au moment du départ de Saddam Hussein, et j’y ai rencontré des Irakiens qui n’avaient jamais vu d’étrangers, c’était particulier. Il y avait la grand-mère, la kukum, qui s’affairait au-dessus du poêle, c’était comme chez nous. Les Irakiens nous ont accueillis parce qu’ils étaient contents, ils se sentaient libérés.

 

Vos patrons vous ont souvent dit que les sujets autochtones n’intéressaient personne. Sentez-vous aujourd’hui que le vent a tourné? Quand même, oui. En tout cas, si mes boss pensent encore que les histoires d’Indiens n’intéressent personne, ils ne peuvent plus me le dire! (rires) Mais il reste du chemin à faire... Les nouvelles sont aussi choisies en fonction de ce que les gens vont aimer. Une des difficultés, pour les Autochtones, c’est qu’ils habitent souvent loin des grands centres. Une fille qui disparaît à Manawan attire moins l’attention qu’une fille qui disparaît à Drummondville. Mais les gens s’intéressent de plus en plus à ces histoires et, encore une fois, c’est en grande partie grâce à Joyce Echaquan. Elle a ouvert les yeux et le cœur des gens. On lui doit beaucoup.

 

On connaît bien Michel Jean la figure publique, mais très peu l’homme qui, lui, est très discret. Que pouvez-vous nous dire à son sujet? Je suis quelqu’un de ben normal. Sur ma page Facebook ou mon compte Instagram, on voit mes chiens, des livres, le vélo. Je garde ma vie privée pour moi, j’ai un côté assez pudique. J’aime les choses simples: faire de la bicyclette, courir en forêt, le mont Saint-Anne. Je capote sur le lac Saint-Jean parce que je le trouve plus grand que nature et qu’on y voit des couleurs qu’on ne trouve nulle part ailleurs. L’embouchure du Saguenay et du fleuve est le plus bel endroit du monde. Je lis beaucoup, j’adore écrire. Je passe beaucoup de temps dans ma tête. Ce n’est pas tant le fun pour les gens autour de moi! J’ai souvent l’air de rêvasser ou d’être dans la lune, mais je pense à mes histoires, mes personnages, mes intrigues.

 

Vous avez 61 ans. Avez-vous l’intention de vivre aussi vieux qu’Almanda? Dans ma famille, les femmes ont presque toutes été centenaires et les hommes meurent jeunes, alors, j’espère vivre vieux! Ma mère a 82 ans et ne prend aucun médicament.

 

Qu’est-ce que votre âge actuel vous apporte et que vous n’aviez pas auparavant? Quand j’étais jeune, j’étais plus impatient et trop sûr de moi. Je suis une personne passionnée. C’est une expression à la mode, être passionné, mais ce n’est pas facile, parce que dans les faits, ce que tu aimes prend énormément de place. Parfois, ça te met dans des situations où tu négliges certains aspects de ta vie. En vieillissant, je suis plus zen par rapport à tout ça, plus à l’aise avec moi-même. Et dans mon travail, j’ai appris à faire les choses avec plus de bienveillance. On peut poser une question dure tout en souriant!

 

Vous reste-t-il des rêves à réaliser? Je n’ai pas de rêves de grandeur, les miens sont liés à l’écriture, au journalisme. Depuis la fin août, j’anime Le TVA Midi, qui est allongé d’une heure sur LCN, et je suis content, car c’est un beau défi. Je travaille aussi à l’adaptation télé de Kukum; je coscénarise la série et je veux qu’elle soit encore meilleure que le roman. Je ne suis pas du genre à me dire que je rêve de faire ci ou ça. Je trace un sillon et mon but est de continuer à le creuser. Quand on veut toujours accomplir l’extraordinaire, quelque part, c’est parce qu’il manque quelque chose. Moi, je fais ce que j’aime, je ne peux demander mieux.

 

SON POINT DE VUE SUR…

Les préjugés envers les Autochtones.

Il y en a tellement! Mais certains sont fondés, comme notre rapport au temps, le fameux Indian time. Quand j’ai dirigé le recueil de nouvelles Wakpe, la tombée était en novembre et j’ai reçu le texte d’une des auteures en avril! (rires) Un préjugé qui m’irrite, par contre, c’est que les Autochtones ne seraient pas sérieux, parce qu’ils aiment rire ou qu’ils semblent insouciants. Dans la culture autochtone, par exemple, les aînés sont précieux et respectés. Il n’est pas rare de voir plusieurs personnes les accompagner en ville pour aller à l’hôpital, puis les attendre. On les trouve farouches parce qu’ils restent dans leur coin et ne parlent pas beaucoup, alors qu’ils sont timides. Il y a aussi l’obsession du «pas de taxes». Les Autochtones ne paient pas de taxes sur ce qu’ils achètent dans une réserve et ils ne versent pas d’impôts s’ils travaillent dans une réserve, point. Mais il y a très peu de commerces et d’entreprises dans les réserves! Tous ces préjugés me fâchent, parce qu’ils sont issus de la méconnaissance.

 

Le racisme systémique.

D’abord, je changerais le qualificatif, car je trouve que les gens confondent «systémique» et «systématique». Comme si tout le Québec était raciste! Il y a quelques années, quatre pêcheurs ont disparu dans les environs de Manawan. La police les a cherchés pendant une journée. Ce sont les Autochtones qui ont pris la relève, sur la rivière gelée, à casser la glace avec des bâtons. Quelques années plus tard, un homme d’affaires disparaît en forêt avec son fils. Et là, l’armée est mobilisée pour les retrouver. Quatre pêcheurs autochtones, deux Blancs, deux traitements différents. C’est ça, le racisme systémique. D’ailleurs, le service de police de la Ville de Montréal en reconnaît lui-même l’existence.

 

Les pensionnats.

Quand j’ai publié Le vent en parle encore, qui raconte l’histoire de trois jeunes arrachés à leur famille pour être envoyés dans un pensionnat à 1000 km de chez eux, j’ignorais moi-même qu’il y en avait eu au Québec. Parce que c’est absent de nos livres d’histoire. Pourtant, c’est le plus durable des traumatismes vécus par les Autochtones, parce que ce ne sont pas juste les pensionnaires qui l’ont vécu: ils l’ont transmis à leurs enfants, qui le transmettent à leur tour. Ça devient inscrit dans les gènes. Le Canada va réellement devoir reconnaître ces gestes du passé, leurs conséquences, et ensuite donner aux Autochtones les moyens de regagner leur dignité. Pour moi, la guérison passe par une certaine indépendance financière et plus de revenus sur l’exploitation de leurs territoires.

 

La réconciliation.

On peut poser des gestes en ce sens. En premier lieu, il s’agit d’être bienveillant, ouvert à l’égard des Autochtones. Essayer de comprendre qui ils sont, accepter qu’ils aient une vision différente du monde, s’instruire et comprendre l’impact que les pensionnats ont eu sur leurs communautés.

 

La nomination de Mary Simon.

Les Autochtones ont en général bien accueilli cette nouvelle. Pour la première fois, le poste de gouverneur général est attribué à une Autochtone, une Inuk. Ça donne une représentation, mais ça ne fait pas oublier le reste. Tout le débat sur son bilinguisme, par contre... Elle est bilingue: elle parle l’inuktitut, une langue en usage depuis 5000 ans, et l’anglais, la langue des colonisateurs du Nord. Quand on est autochtone, on devrait parler trois langues? Je comprends les considérations politiques, mais si on se place du point de vue de l’Inuk, c’est comme dire que sa langue ne compte pas, que c’est une langue étrangère.

 

La représentation des Autochtones dans la culture.

On sent que les choses changent de façon positive. Quand j’ai vu Natasha Kanapé Fontaine dans Unité 9, j’ai capoté. Enfin, une Autochtone qui joue une Autochtone! Ça permet à ces gens-là de se voir à la télé. On est loin de Marina Orsini en Shehaweh! Il y a eu aussi le film Kuessipan, avec des acteurs autochtones, tout comme la télésérie à venir de Radio-Canada sur les pensionnats, et la nôtre, sur Kukum. Pour les allochtones aussi, c’est important de voir des Autochtones à la télé, parce que plus ils en voient, plus ça les normalise.

 

L’avenir des Autochtones d’ici.

Je nous souhaite une solution à l’impasse, même si je n’ai pas la prétention de la connaître. Une solution qui satisfasse tout le monde. Le 12 août dernier, soit la journée «J’achète un livre québécois», Kukum a été le livre le plus vendu. Le roman le plus populaire était un roman autochtone écrit par un Autochtone! En soi, ça n’aurait pas été possible il y a 15 ans. Au-delà de mes livres, il y a un intérêt dans la population, et on ne peut que s’en réjouir.

 

Le roman Tiohtiá:ke, de Michel Jean (Libre Expression), est offert dans toutes les librairies.

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