Luce Dufault, franchement authentique

Luce Dufault, franchement authentique

Par Caroline Fortin

Crédit photo: Jean-Marie Zuchinni

Luce Dufault ravit nos cœurs et nos oreilles depuis des décennies. Mais il n’y a pas que sa voix qui envoûte. Sa franchise et sa véracité aussi.

 

Votre album Dire combien je t’aime est paru exactement une semaine avant que Québec décrète l’urgence sanitaire, le 13 mars 2020. Ça a dû être toute une frustration d’être arrêtée en plein élan?

Oui! Mais je ne suis pas la seule: j’ai des amis qui ont sorti leur album en même temps que ce décret. J’ai eu la grande chance d’avoir une semaine de promo que d’autres n’ont pas eue. Après, les magasins ont fermé, et le peu de gens qui achètent encore des disques n’ont pas pu le faire. Je voyais mes amis qui se faisaient annuler leurs tournées du printemps, et je me disais: «Fiou, la mienne commence seulement à l’automne!» (rires)

 

Richard Séguin occupe une place spéciale dans votre parcours, vous collaborez depuis votre premier album. Grâce à lui, il y a une grande première sur Dire combien je t’aime…

Quand Marc Chabot [parolier] m’a envoyé le texte de La chanson de Cohen le lendemain de la mort de Leonard Cohen, parce qu’il sait l’amour que je porte à son œuvre, je l’ai transféré à Richard pour qu’il me revienne avec une chanson, comme on fait d’habitude depuis 25 ans. Mais là, il m’a rappelée et m’a dit: «Non, ce coup-ci, c’est toi qui vas composer la mélodie.» Ouf. Ça a été tout un processus, j’ai mis plus d’un an, je lui ai envoyé, il était super content, il voulait la mettre sur l’album. Et moi, je continuais de douter… Richard a compris ma peur, alors il a enregistré une maquette, avec sa tonalité et ses arrangements, pour que je la présente à ma gang sans leur dire que c’était de moi. Car tu crains toujours que les gens soient gentils avec toi parce que ça fait longtemps qu’ils te connaissent. Quand je leur ai présentée, tout le monde a compris que ce n’était pas Richard qui signait la musique, mais moi. Alors, c’est vraiment ma version sur le disque! J’en suis fière, même si ça a pris du temps avant que je puisse l’écouter sans jugement.

 

Richard vous a aussi présenté David Goudreault, qui signe la très belle chanson Débrise-moi. Qu’est-ce qui vous a touchée dans son texte?

Richard nous a présentés l’un à l’autre sur les Plaines pendant la répétition du show de la Saint-Jean, à Québec. Il a dit: «Heille, Luce veut des tounes, si tu pouvais lui en écrire, ce serait écœurant!» Et le lendemain matin, David est venu me proposer Débrise-moi, qu’il avait écrite en une nuit. Son texte est devenu pour moi le morceau pivot de l’album, tous les autres sont venus s’y greffer. Il parle d’une relation de couple, de brisure, de réparation, d’envie d’avoir plus beau. D’un couple qui vit une espèce de tourbillon. Moi, ça fait 31 ans que je suis avec Jean-Marie [Zucchini], mais ça n’a jamais été qu’une ligne droite. Ça reste une ligne pareil. Présentement, en temps de COVID, quand je la chante, j’ai l’impression que c’est un peu la chanson du déconfinement: «Répare-nous de nous/Débrise-nous de partout/Colle-toi/Recolle-moi.»

 

Justement, votre album rend hommage à l’amour qui traverse le temps, comme le vôtre. Jean-Marie est aussi votre producteur et gérant. Quelle est la force de votre couple?

Ayoye, je ne le sais pas! J’ai l’impression qu’on s’est trouvés. Il y a l’amour, le respect, l’admiration mutuelle. Et l’espace qu’on se donne quand l’un a besoin de respirer. On a aussi chacun nos passions. Moi, j’aime beaucoup la course, qui me permet de me ressourcer, de faire le vide et le plein en même temps. Lui, il bricole, il chasse, il pêche. On a aussi des passions communes: nos enfants, les voyages, la musique, la bonne bouffe, la randonnée, la Corse, où habitent ses parents… Ça fait 31 ans qu’on va les visiter chaque année, sauf depuis la pandémie. Son père, à 86 ans, est encore fort comme un bœuf, il fait son huile d’olive, son jardin, son jambon. (rires) C’est riche en expériences pour mes enfants, Lunou et Mika.

 

Dans La Tribune, il y a 25 ans, un article sur vous était intitulé Luce Dufault sait porter le poids des mots. Est-ce ça pour vous, la mission d’une interprète?

Je viens d’un milieu franco-ontarien, ma mère est Anglaise, donc j’ai été élevée dans les deux langues. Quand j’ai débuté avec mon band à Montréal, on ne faisait que du R&B. Mais quand j’ai commencé à chanter en français, j’ai réalisé que j’étais incapable de chanter un texte qui ne me parlait pas, alors qu’en anglais, je suis capable de chanter des niaiseries si la mélodie est forte. (rires) En français, je dois être en mesure de trouver ma place dans les mots. Alors oui, leur poids est important. Même si une chanson est magnifique, je laisse tomber s’il y a un bémol dans le texte.

 

Ça vous est donc arrivé de refuser des textes?

Oui. Des fois, j’en reçois et on me dit: «Ça, c’est un succès radio assuré», et je suis d’accord. Sauf que je suis prise avec si on l’enregistre, je dois la chanter sur scène, l’assumer. De toute façon, ça fait longtemps que j’ai fait mon deuil des succès radio!

 

Pourtant, on vous entend à la radio…

Oui, mais uniquement mes vieux succès. En fait, il y a seulement à Radio-Canada qu’on joue mes chansons plus récentes. Les radios commerciales ne passent que mon vieux catalogue. Une femme ménopausée, ça ne tourne pas à la radio! Et ce n’est pas moi qui le dis, mais des directeurs musicaux, parce qu’ils pensent que les chanteurs et chanteuses de ma génération ne touchent pas les gens. Je n’ai jamais vraiment attendu après ça, même si j’ai déjà eu des équipes qui souhaitaient que j’aie des tounes «plus radiophoniques». Par le passé, j’ai fait de petits compromis dans le son. Parfois, les radios vont demander aussi de couper une chanson parce qu’elles la jugent trop longue! C’est la game. Mais ça ne me tente plus de la jouer.

 

Votre compagnie de disques porte le prénom de votre fille, Lunou, qu’on a découverte à Star Académie cette année. Cela vous fait-il peur qu’elle suive vos traces dans cette industrie qui a bien changé?

Non. Parce que Lunou et tous ces jeunes qui se lancent dans le milieu ont la même ferveur et l’innocence qu’on a lorsqu’on débute dans le métier. Aujourd’hui, c’est une autre réalité, et c’est la seule qu’ils connaissent. Ils ne peuvent donc pas s’ennuyer des anciennes façons de faire. Ils savent qu’ils ne vendront pas d’albums parce qu’eux-mêmes n’en ont pas acheté depuis qu’ils sont nés. Ils vont peut-être apporter un nouveau souffle. On espère qu’un jour l’industrie sera légiférée autrement, que l’argent sera mieux distribué. Et puis, je connais ma fille, elle est très volontaire, elle n’a pas d’attentes, elle est capable de se revirer de bord si ça ne fait plus son affaire. J’ai confiance en elle, je pense qu’elle est là pour les bonnes raisons, parce qu’elle a envie et besoin de créer et de chanter, et non pour devenir une vedette.

 

Cela fait plus de 30 ans que vous chantez professionnellement. Vous reste-t-il des choses à accomplir?

Ah mon Dieu… (pause) Peut-être me commettre un peu plus et composer. Sinon, je me souhaite plein de collaborations. J’aime ça, chanter avec les autres, et ce, depuis toujours. Je suis une fille de gang, j’aime partager la scène. Je rêve de chanter avec Diane Dufresne, mais je n’ose même pas y penser parce que quand je la vois, je pleure, donc ce serait difficile! (rires)

 

De quoi avez-vous hérité de vos parents?

L’amour de la musique. Quand j’étais jeune, ma mère me chantait If you go away, on a summer day/You might as well take the sun away/All birds flew and the summer sky… Ce n’est qu’à 11 ans que j’ai compris qu’il s’agissait de Ne me quitte pas, de Brel! Je me demandais qui avait traduit cette toune! (rires) Ma mère avait une très belle voix. Mon père aussi, mais il n’a jamais eu le guts de chanter publiquement, et étrangement, je crois que c’est ce qu’il m’a transmis, le guts. J’ai toujours eu beaucoup de soutien de leur part. À travers les années, mon père m’envoyait une lettre manuscrite chaque fois que je finissais un album, un gros projet ou une tournée. Je les ai toutes gardées.

 

Vous aurez bientôt 55 ans, comment abordez-vous le fait de vieillir?

Comme un privilège, parce que je vois autour de moi des gens de mon âge qui ne sont pas en santé. Je me suis mise à la course à 42 ans, et je suis plus en forme aujourd’hui que je l’étais à 20 et 30 ans. À un moment donné, c’est sûr que l’âge me rattrapera! Mais tout ce que peux faire pour reporter ce jour, je vais le faire. J’ai l’intention de vivre vieille, aux côtés de mon chum, et de devenir une grand-maman gâteau. (rires)

 

Pour connaître les dates et lieux de sa tournée: lucedufault.com.

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