Le Bel Âge ne supporte plus votre navigateur. En savoir plus

Janette Bertrand: passeuse d’histoires

Janette Bertrand: passeuse d’histoires

Par Caroline Fortin

Crédit photo: Marc-Antoine Charlebois

À 95 ans, Janette Bertrand publie Un viol ordinaire, un roman qui risque de faire jaser dans les chaumières. Et c’est exactement son souhait. Toujours aussi vive d’esprit, renseignée sur les enjeux sociaux, revendicatrice, celle qui a contribué à faire évoluer les mentalités au Québec aimerait beaucoup que les hommes le lisent. À bon entendeur… 


Tout d’abord, comment allez-vous durant cette période de confinement? Je vais bien. Je suis un peu tannée, même beaucoup. Je suis une fille de party, de famille, de soupers en gang, et ça me manque. Ma sixième arrière-petite-fille est née au début de mars, et je ne l’ai vue en chair et en os qu’à l’âge de six mois. Mais je reste très occupée. J’ai d’ailleurs vécu une autre pandémie, celle de la tuberculose, quand j’avais 20 ans. J’ai passé des mois au sanatorium, mais je m’en suis sortie. 

Parlons de votre livre, Un viol ordinaire, qui décrit les répercussions d’un viol conjugal. Quel a été votre moteur pour l’écrire? Le mouvement #MeToo a mis en lumière ce que je soupçonnais depuis longtemps, soit que le nombre de femmes abusées est énorme. Cette prise de parole a aussi jeté bien des hommes par terre. Plusieurs ont affirmé: «Moi, je ne suis pas comme ça.» D’accord, mais tolérer les comportements dénigrants de leurs amis, se taire devant leurs remarques sexistes, les féliciter parce qu’ils enfilent les conquêtes d’un soir, comme le personnage de Laurent le fait dans le roman, c’est également une partie du problème. Comme le disait Martin Luther King en parlant de la situation des Noirs aux États-Unis: «Pour que le mal triomphe, il suffit que les gens bons ne fassent rien.» Car le silence est aussi une brutalité. Le silence des hommes qui ne parlent pas de ce qu’ils ressentent, comme Paul, le père de Laurent. Je constate que les filles se sont déniaisées très vite, mais que les gars sont restés dans les privilèges du patriarcat. Beaucoup pensent encore, comme à mon époque, que les femmes doivent assouvir les pulsions sexuelles des hommes, que c’est un droit qu’ils ont. Mais on n’est pas des animaux! Je me suis documentée pendant six mois pour écrire Un viol ordinaire, et je trouve étonnant que, même dans un couple où les deux s’aiment, la question du consentement ne soit pas plus clairement établie. 

Dans le roman, la mère se culpabilise et se demande où elle a échoué dans l’éducation de son fils pour qu’il en vienne à violer. Croyez-vous que la responsabilité de tels actes revient aux parents? La responsabilité ne revient pas qu’aux parents, mais à la société, dont les parents font partie. Ce sont eux qui éduquent leurs enfants et qui leur transmettent des valeurs. Si le père ne s’implique pas, ou qu’il méprise les femmes par des blagues ou des remarques du genre: «Ah! les femmes, on sait bien, elles sont comme ci, comme ça», ou qu’il continue d’inculquer des stéréotypes comme «Les garçons ne pleurent pas, ils répliquent avec leurs poings», ça a des effets indéniables. On a tous une responsabilité. Les jeunes hommes d’aujourd’hui sont le produit de leur éducation, d’une société de consommation et des heures de visionnement de pornographie, qui s’est banalisée et qui véhicule l’image d’une femme toujours prête à tout, qui dit toujours oui. 

Pour Paul, le père dans votre roman, un homme a des «pulsions» qu’il doit «assouvir», et s’il n’est pas en mesure de «se soulager», «on ne sait pas ce qui peut arriver». C’est choquant à lire en 2020, même si le personnage a un bon fond… C’est un homme de son époque, celle où une femme ne pouvait se refuser à son mari, mais qui finit par démontrer une ouverture et un désir de changer. Pourquoi certains hommes pensent-ils ainsi? C’est qu’il y a des privilèges rattachés à leur condition masculine et ils ne sont pas prêts à les abandonner. Le privilège de faire peur aux filles, par exemple. Pourquoi a-t-on tant peur des hommes? Qu’encore aujourd’hui, j’ai peur de me faire violer, à 95 ans? Ce sont des peurs bien implantées et dont les hommes profitent: les femmes sont plus soumises quand elles ont peur. En ce moment, chez les adolescentes, la peur de ne pas être aimée les pousse à des actes que les gars ont appris en visionnant de la pornographie. Un viol ordinaire, c’est ça, c’est accepter une relation ou une pratique sexuelle avec son conjoint quand on n’en a pas envie.

Il y a d’ailleurs cette phrase clé dans le livre: «Ce n’est pas parce qu’on cède qu’on consent.» Effectivement! Nous ne sommes pas des objets soumis. Mon livre s’adresse aux hommes, mais je sais qu’ils ne le liront pas. Alors, je demande aux femmes de le lire et de le raconter ou d’en lire des passages à leur chum. Ils n’aimeront peut-être pas tout ce qu’ils entendront, mais je sens que je dois, avant de mourir, continuer de dire ce que j’ai à dire. 

La nouvelle génération vous donne-t-elle de l’espoir? Non, compte tenu de ce que j’ai entendu des sources que j’ai consultées avant la rédaction et qui travaillent avec des jeunes. Ce que les jeunes hommes demandent aux filles, au nom de l’amour, revient à du chantage. Qu’arriverait-il si elles leur répondaient: «Toi, donne-moi une preuve d’amour en ne me demandant pas de faire ce que je n’ai pas envie de faire»? Je tiens à souligner que mon roman et mes propos ne sont pas un travail de haine contre les hommes. J’aime les hommes, et c’est par amour pour eux que je veux un monde où ils sont plus justes, où ils se préoccupent du plaisir et des limites de celle qu’ils aiment. 

Selon votre longue expérience de l’amour et des humains, qu’est-ce qui a changé pour le mieux au Québec, alors? Les hommes ont fait de grands pas dans la paternité. Ils s’impliquent réellement, s’occupent de leurs enfants. On a été coupables, les femmes de mon temps, de considérer l’éducation comme notre chasse gardée. Parce que la gestion de la maisonnée, c’était le seul domaine dans lequel on avait le pouvoir. Pour le reste, les relations hommes-femmes, l’égalité des sexes, il y a encore du chemin à faire. Il n’y aura pas d’égalité si les hommes ne nous aident pas à l’atteindre. 

Parlons de votre initiative Écrire sa vie, qui a reçu un accueil formidable. Au début de la pandémie, j’ai eu l’idée – parce que j’ai enseigné l’écriture dramatique pendant 20 ans à l’Institut national de l’image et du son –, de proposer aux personnes âgées d’écrire leur vie pour leurs enfants et petits-enfants. En collaboration avec le Centre AvantÂge, j’ai tourné des capsules vidéo pour leur donner des directives à cet égard. On a reçu plus de 500 biographies! C’est tellement bon! Je voulais leur donner une voix et leur dire qu’elles sont uniques, importantes. Beaucoup de sujets sont abordés dans leurs textes: l’inceste, leurs mères qui ont été forcées par la religion catholique d’avoir 14, 15, 16 enfants, les relations hommes-femmes, la domination… C’est fascinant, le talent qu’elles ont pour se raconter, alors que beaucoup pensaient avoir eu des vies plates! Il faut valoriser les personnes âgées: elles ont des choses à dire, à transmettre. D’ailleurs, je lirai des extraits des biographies reçues dans de courtes vidéos mises en ligne chaque semaine, jusqu’aux Fêtes, sur le site du Centre AvantÂge. Aussi, le Musée de la civilisation, à Québec, va en acquérir quelques-unes pour les intégrer à son exposition permanente. 

L’an dernier, vous avez dit en entrevue dans un quotidien: «La religion, c’est pour se rassurer qu’après la vie, il y aura quelque chose. Ma vie n’a pas été plate, donc j’accepte qu’il n’y ait rien après la mort.» Serait-ce le secret de la sérénité que de bien remplir sa vie pour ne pas craindre sa fin? Ceux qui croient à un dieu, tant mieux pour eux; les croyances, ça ne se discute pas. Si tu crois, c’est que ça t’apporte quelque chose. Toutes les religions ont ce but de donner de l’espoir aux êtres humains. Donc, si je ne crois pas à l’au-delà, il faut que je profite de tous les moments de ma vie. Moi, je ne crains pas du tout la mort. Mais je suis surprise de vivre si vieille! Ce qui m’inquiète, c’est de devenir un poids mort, de demander à mon chum, qui est déjà un héros, de prendre soin de moi, de devenir un superhéros parce que je serais diminuée. Les femmes, on ne veut jamais déranger. Pourquoi? Parce qu’on pense qu’on n’est rien, et toute la société nous prouve que c’est le cas, puisqu’on est payées moins cher que les hommes. Même s’il y a quelques exceptions qui confirment la règle. 

Allez-vous continuer d’écrire? Oui, je veux rédiger une suite à Un viol ordinaire. Parce que je ne peux pas laisser Laurent en plan, sans expliquer ce qu’il va faire pour changer, pour se sortir de la chape de la virilité. 

 

En rafale

Une lecture marquante La fabrique du viol, de Suzanne Zaccour. Il est paru alors que j’avais quasiment terminé mon roman. Ça explique toute la culture du viol de manière magistrale. 

Une télésérie que vous recommandez Fragile, écrite par Serge Boucher. Ah que c’est bon! 

Une œuvre d’art qui vous émeut Je dois avouer que je n’ai pas de culture en matière d’arts. Je n’écoute pas beaucoup de musique. Je vais aller voir Paris au temps des postimpressionnistes au Musée des beaux-arts de Montréal, car ça m’intéresse, mais je ne suis pas une experte. Moi, c’est l’humain qui m’intéresse!

Un péché La gourmandise.

Un souhait Ne pas être malade.

Un conseil Les gens ne suivent pas les conseils! Mais je conseille quand même aux femmes de faire lire mon roman à leur homme. (rires) 

Un regret Je ne me suis pas affirmée assez vite. Ça m’a pris du temps pour me trouver bonne. Je suis partie de loin. À 20 ans, je n’avais aucune estime de moi-même, mais j’avais un front de bœuf. 

Un modèle La grande écrivaine Colette. Une femme menue, humble, qui est devenue féministe avant l’heure, a gagné sa vie, vécu ses amours librement. Je trouve dans son parcours des similitudes avec le mien.

Une devise «Ce qui est fait est fait», comme répétait mon père, qui disait aussi que les regrets ne servent à rien. Je ne reviens jamais en arrière, surtout pas sur mes erreurs. 


Un viol ordinaire, de Janette Bertrand (Libre Expression). Et pour voir les capsules Écrire sa vie: centreavantage.ca/ecrire-sa-vie.

Je fais mon budget beauté

Entre nous

Le billet d'Aline Pinxteren, rédactrice en chef

Fil de soi

Vidéos