Bruno Pelletier: Le bûcheur

Bruno Pelletier: Le bûcheur

Par Caroline Fortin

Crédit photo: Andréanne Gauthier

Il avait fermé la porte à une biographie, et pourtant, il s’est laissé convaincre par le journaliste Samuel Larochelle de lever le voile sur ses 40 ans de carrière. Un exercice ardu pour un homme aussi discret que lui. Il est venu le temps… emprunte la forme d’entretiens, au fil desquels on découvre de quel bois est fait l’interprète. Lui répond un album très personnel, …Car le temps est venu. Un doublé qui souligne joliment un autre jalon: ses 60 ans.

Vous dites avoir eu envie de livrer avec cette bio une image plus juste de votre parcours. Quelles fausses idées les gens ont-ils de vous?

Que tout a été facile pour moi à cause de ma voix. Ça a commencé dès mes premières armes, quand je chantais au Dagobert, à Québec, et que les gens me disaient qu’une grande carrière m’attendait. Pourtant, je me faisais refuser par toutes les maisons de disques et je ne dépassais presque jamais les étapes préliminaires des concours. Alors, entre la perception que les gens avaient de moi et ce que je vivais, il y avait deux mondes. Il y a eu beaucoup de travail, beaucoup d’échecs, beaucoup de refus, jusqu’au point où j’ai voulu tout stopper. Et c’est à ce moment que tout a basculé, au milieu des années 1990, alors que je roulais ma bosse depuis une quinzaine d’années. Et même si ma carrière a fini par démarrer très fort, ç’a été des montagnes russes. Je n’ai pas de problème à parler de ses hauts et de ses bas, parce que pour moi, c’est être honnête avec tout le monde, et avec moi-même d’abord.

On apprend tôt dans le livre que vous vivez avec une anxiété de performance, qui vous a parfois rendu malade les soirs de première, mais que vous avez cachée. Pourquoi c’était important pour vous de dévoiler aujourd’hui cet aspect?

L’anxiété de performance, ça signifie aussi qu’on ne doit pas montrer de faiblesse, un peu comme un athlète qui s’installe sur la ligne de départ et doit être confiant de gagner. Je fais ce parallèle parce que j’ai été champion de karaté, et j’étais déjà extrêmement anxieux avant mes compétitions. Cette anxiété vient à tous les niveaux de ma vie où je dois performer. J’ai longtemps eu de la misère à me trouver. Je voulais aller au Conservatoire de musique, mais mon père m’a servi une fin de non-recevoir. Je n’étais pas assez bon à l’école, j’ai changé six fois d’orientation au cégep avant de tout abandonner. Je regardais mon père, qui était mon idole, et j’angoissais parce que j’étais sûr de ne pas réussir ma vie aussi bien que lui. Par contre, je n’étais pas paresseux. Je donnais des cours de karaté le soir, je m’entraînais, je travaillais dans une garderie en milieu scolaire de jour, je faisais de la musique les week-ends dans les bars, et tout s’est placé tranquillement dans ma jeune vingtaine. L’école des bars a été ultra formatrice. J’ai appris à faire du son, de l’éclairage, conduire des camions, donner des spectacles devant des gens qui ne t’écoutent pas. Aujourd’hui, je regarde ma vie et je constate que je l’ai réussie. Alors, désolé pour le long détour, mais ce qui fait que je parle aujourd’hui de mon anxiété, c’est que je n’ai plus rien à prouver.

Avez-vous l’impression de faire œuvre utile?

Ça n’a jamais été mon intention. Mais j’ai été très étonné des commentaires que j’ai reçus, de gens de tous les horizons, qui m’ont avoué avoir vécu la même chose, et m’ont confié que ça leur faisait du bien de voir quelqu’un avec une grosse carrière en parler ouvertement. Montrer ma vulnérabilité n’enlève rien à ce que j’ai accompli. Ça me rend fier de l’avoir fait, et qu’au passage ça ait un écho. Tout comme ça me rend extrêmement fier, bien plus que mes trophées et mes disques d’or, d’avoir réussi à faire carrière malgré ce mal qui ne paraît pas, que personne ne voit.

Dans le livre, on retrouve une seule fois le mot «compromis». Cela a toujours été facile de rester fidèle à vous-même?

Non, ça a été très difficile. En même temps, j’ai été extrêmement choyé, j’ai trouvé un public à chaque fois, même quand j’ai décidé d’aller ailleurs et de faire du jazz, par exemple. Paul, mon ancien gérant, qui est décédé, me disait que j’étais dur à suivre, et que pour les fans, c’était déstabilisant. J’ai suivi mes envies, et j’ai la grande chance d’être encore là, malgré les projets qui ont moins bien marché mais que j’ai faits sans compromis. Par contre, je ne suis pas quelqu’un de rigide, avec qui il est difficile de travailler. J’ai vraiment appris à garder mon attention sur ce que je voulais faire, tout en collaborant et en demandant l’opinion d’autrui: agents, producteurs, musiciens, ingénieurs du son. Mais c’est vrai que je n’ai jamais voulu faire des compromis pour pogner.

Votre projet comprend aussi un disque, Car le temps est venu. C’est la première fois que vous signez un album au complet. C’est à la pandémie qu’on doit ça, ou à la confiance venue avec le temps?

Les deux! Pendant la pandémie, je me suis dit que tant qu’à avoir mon studio chez moi, je pourrais essayer et recommencer autant de fois que je voulais, en pantoufles, avec mon café. (rires) Et j’ai décidé de me faire confiance, étant donné que ça partait de quelque chose de tellement personnel, soit la bio. C’est le disque qui me fait le plus chaud au cœur dans ma collection, parce que j’ai tout écrit, ou presque, tout joué, ou presque, et que je l’ai réalisé en entier. Il fait partie d’un concept complet. Et il arrive à un beau moment dans ma vie. Je n’aurais pas pu me prêter au jeu de la bio à 40, 45 ans.

Vous parlez de votre anxiété sur la pièce Dans ma tête, qui débute par «Dans ma tête je suis le plus grand / Des imposteurs vivants mort en dedans». Le texte a une grosse charge émotive, mais la chanson est entraînante. Qu’est-ce que vous aimez dans ce contraste?

J’aime poser les sujets plus difficiles sur une musicalité disons plus légère parce que de cette façon, je ne donne pas tout cuit dans le bec. J’aime bien cette idée de devoir prendre le temps de s’arrêter au texte. J’ai fait ça assez souvent, par exemple sur Coriace, qui parlait de la maladie mentale qui enfermait mon père en lui-même. Le bon gars et le salaud, c’était sur mon divorce, pourtant elle swingne! Sur cet album, Avec mes géants parle de personnes chères à mon cœur, mais je l’ai composée comme un tango rock parce que j’ai dansé avec elles pendant des années pour construire ma carrière. Dans les dernières années, j’ai commencé à dire les choses un peu plus directement, au lieu de métaphoriquement, toujours en gardant une certaine poésie. Je pense qu’à force de chanter des textes de grands auteurs, j’ai appris et que ça fait en sorte que j’écris mieux maintenant.

Il y a aussi une chanson sur votre mère, Mymom, où il y a ces mots éloquents: «Un ciment d’inquiétude / Coulé en forteresse.» Qu’est-ce que vous pensez avoir hérité d’elle?

Son angoisse. (rires) Je l’ai avertie: «Maman, la bio sort, faut que tu comprennes que c’est ma perception des choses, mais tu ne seras pas étonnée que je parle de mon anxiété et d’où ça vient.» Elle est partie à rire! Je suis fier de ces deux lignes. Mais je ne sais pas si elle-même se voit comme ça.

Toute votre vie, vous avez eu à cœur de vous réinventer, en allant là où vous-même ne vous attendiez pas, comme avec votre album de Noël. Qu’est-ce que ça vous amène de sortir de votre zone de confort?

Souvent, ça m’apprend quelque chose sur moi. Il était hors de question que je fasse un album de Noël dans ma vie! Mais quand l’OSM a appelé pour proposer le projet qui est devenu Concert de Noël, on était au bord de la guerre en Irak, alors j’ai eu envie d’embarquer et de faire un album de Noël, mais sur le thème de la paix. J’ai choisi les chansons et monté le spectacle en conséquence. Finalement, ce spectacle continue de tourner depuis, et pour souligner son 20e anniversaire l’an prochain, on retourne à la basilique Notre-Dame avec le chef Simon Leclerc et l’OSM. Alors, bien sûr, ça m’a appris à ne jamais dire jamais, mais aussi montré que quand on travaille avec honnêteté et en prenant soin de le faire avec qualité, ça fait avancer comme être humain. La bio m’a donné une meilleure compréhension de ce que j’avais vécu ces 40 dernières années, de la vie, des relations humaines, parce que je ne m’étais jamais arrêté vraiment à mon parcours. Bref, l’inattendu fait grandir.

Vous avez eu 60 ans cette année. Quelles prises de conscience viennent avec votre âge?

Force est d’admettre que ma vie a été un jeu de domino. Je n’ai jamais eu de plan de carrière, je n’ai suivi que mon instinct. Une plaque en a fait tomber une autre, et une autre, et ça a donné un parcours que je ne pouvais pas prédire, et une carrière que je chéris encore. Aujourd’hui, je suis capable de dire que je suis fier. Ça n’a pas toujours été le cas. Rester digne dans la défaite et humble dans la victoire, ça me vient de mes années de karaté. Mais on n’est pas prétentieux parce qu’on finit par affirmer: «Je pense que je suis un pas pire chanteur!» (rires) Ça m’aura pris toute une vie pour comprendre ça, pour être capable de ne pas croire que les gens vont penser que je me prends pour un autre.


Vite de même

Ce qui vous fait rire: Sebastian Maniscalco, un humoriste que j’ai découvert récemment. Quand j’ai besoin de me changer les idées, je regarde ses sketchs.

Ce qui vous enrage: Les gens qui n’ont pas de parole.

Ce dont vous ne pouvez pas vous passer: Ma chienne Gaïa, qui vieillit elle aussi.

Une chanson que vous auriez aimé avoir écrite: Je t’oublierai, ou L’amour existe encore, deux textes de Luc Plamondon.

Une lecture marquante: Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini.

Un endroit qui vous apaise: Le mont Saint-Hilaire, où je fais souvent de la randonnée.

Ce que vous n’oublierez jamais: La naissance de mon fils.

Je fais mon budget beauté

Entre nous

Le billet de Linda Priestley

Coucou!

Vidéos