Angèle Dubeau: le bonheur dans l’harmonie

Angèle Dubeau: le bonheur dans l’harmonie

Par Caroline Fortin

Crédit photo: Laurence Labat

Elle a posé les jalons d’une carrière peu commune. Cette année, la violoniste célèbre plusieurs anniversaires: ses 45 ans de musicienne professionnelle, les 25 ans de sa formation La Pietà et ses 60 ans. Malgré ses plus de 600 000 albums vendus et ses quelque 110 millions de lectures sur les plateformes d’écoute en ligne, Angèle Dubeau demeure la même: une femme accessible à la passion contagieuse.

 

Tout d’abord, comment se porte le moral de la musicienne après deux ans de pandémie?

Une chance que j’ai la musique! C’est une amie fidèle. Et que j’ai ma famille auprès de moi. Mais c’est difficile, comme pour tous les artistes. Le rideau de scène est tombé il y a déjà deux ans, il a été relevé quelques fois, pour retomber de plus belle. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été quelqu’un qui regarde vers l’avant, alors, ça me démange beaucoup de ne pas savoir de quoi demain sera fait. Heureusement, je me suis vite créé un refuge, une bulle musicale bienfaitrice, voire salvatrice. J’ai écouté énormément de musique, et je continue à en faire, au point que j’ai déjà du répertoire choisi pour ne je sais plus combien de disques à venir! (rires)

 

Vous avez fondé La Pietà il y a 25 ans pour endisquer du Vivaldi avec un orchestre que vous pourriez diriger. Aviez-vous conscience que vous étiez en train de vous créer un job de rêve?

(Rires) Avant La Pietà, j’avais vingt ans de carrière comme soliste. Je jouais partout dans le monde, et c’était un mode de vie de grande solitude. J’étais bien entourée sur scène, mais seule sur la route. Ce projet ponctuel autour de Vivaldi, je m’en suis aperçue très vite, répondait au fond à ce que j’attendais de la musique: avoir ma place comme soliste, être entourée sur scène, communiquer en musique avec un groupe stable. Et, puisque j’ai toujours été une tripeuse de sons, qui aime colorer, chercher des textures, La Pietà me fournissait un terrain de jeu extraordinaire.

 

Avec le recul, voyez-vous dans le fait d’avoir formé un ensemble féminin un certain pied-de-nez à ce milieu très masculin, à ce commentaire qu’on vous a fait à vos débuts: «Vous jouez comme un homme»?

Ce n’y est certainement pas étranger. Il est vrai qu’au départ, quand je pensais à des gens avec qui je voulais jouer, je n’avais que des noms de femmes en tête, et c’est là que l’étincelle est venue: pourquoi pas un orchestre féminin? À cette époque, on comptait sur les doigts des deux mains les femmes qui faisaient carrière comme solistes. Pour moi, c’était une fierté de pouvoir, sans concession aucune, former un orchestre de tout premier ordre et de mettre ensemble notre bagage de femmes musiciennes. Je dis toujours qu’on ne s’additionne pas, mais qu’on se multiplie, et qu’ensemble, l’énergie et la passion deviennent exponentielles.

 

Vous soulignez cet anniversaire avec un 46e album, Elle, entièrement conçu, joué et composé par des femmes…

J’ai sélectionné pour cet album des compositrices de diverses générations, de différents pays, d’influences minimalistes, romantiques. Mais comme à mon habitude, pour avoir envie de les jouer et de les partager, les œuvres doivent m’interpeller. Elles viennent toutes de compositrices contemporaines, sauf une: Hildegard von Bingen, une visionnaire du 12e siècle dont les écrits et partitions ont magnifiquement traversé les siècles. Un clin d’œil à cette pionnière qui a pavé la voie. Elle côtoie notamment Caroline Shaw, une jeune compositrice américaine, Isobel Waller- Bridge, une jeune Anglaise, Lera Auerbach, une Russe, la Québécoise Julie Thériault, l’Australienne Elena Kats-Chernin, l’Anglaise Rachel Portman. Il y a un autre clin d’oeil que je souhaitais faire depuis longtemps: créer un échange entre le chant de gorge inuit, qui se transmet traditionnellement de mère en fille, et mon violon. J’ai contacté la compositrice montréalaise Katia Makdissi Warren pour lui expliquer ma vision, et en est née une pièce vraiment poignante, Mémoire.

 

Vous avez toujours eu le souci de démystifier la musique classique. Avez-vous parfois senti que vous dérangiez?

Bien sûr! À mes débuts, je trouvais que les gens se mettaient parfois des barrières face à la musique classique. Ils se disaient que ce n’était pas pour eux parce qu’ils ne connaissaient pas ça. Mais la musique, c’est pour le cœur, les yeux, les oreilles. On n’a pas besoin d’y penser, on doit s’en imprégner. J’ai donc décidé de parler au public entre les pièces, ce qui ne se faisait pas du tout alors. J’ai senti immédiatement que ma musique devenait plus accessible, que ça l’humanisait. Et c’est un peu devenu ma signature. J’ai également amené de l’éclairage dans mes concerts, une mise en scène. Oui, ça dérangeait. Plus tard, j’ai conçu et animé l’émission Faites vos gammes, qui a fait que dans la rue, on ne me disait plus «Madame Dubeau», mais «Salut, Angèle!». La Fête de la musique de Tremblant, que j’ai fondée il y a 24 ans, relève du même vœu: abaisser les barrières entre les genres musicaux. «La musique ne doit pas être l’apanage d’une élite, elle est le bien de tous.» J’ai fait mienne cette citation de Telemann.

 

Vous êtes la septième d’une famille de huit enfants qui jouaient tous d’un instrument. Comment les Dubeau ont-ils reçu la piqûre de la musique?

Mon père et ma mère viennent du même village où je suis née, Saint-Norbert. Ils aimaient tous deux la musique et ils voulaient inculquer à leurs enfants une passion, mais aussi une discipline par la beauté de la musique. Ils nous ont tous donné la chance d’apprendre l’instrument de notre choix.

 

De quoi pensez-vous avoir hérité de votre père et de votre mère?

J’ai assurément le côté entrepreneur de mon père. J’ai appris à compter et à lire avant d’entrer en première année, parce que j’allais «travailler» à son bureau. Bon, je n’y passais pas des journées complètes, mais j’avais déjà cette passion. Papa m’a montré très tôt à faire des budgets. Je suis donc une musicienne qui sait compter et budgéter, et les gens le savent peu, mais je suis la directrice générale de La Pietà, et j’aime ça. Sinon, humainement parlant, venir d’une famille où j’ai été tant aimée a fait de moi quelqu’un de rassembleur pour qui la famille occupe une place très importante. Mon mari et ma fille, Marie, sont mon socle.

 

Vous êtes tombée amoureuse de votre agent, François-Mario Labbé, avec qui vous êtes en couple depuis plus de 30 ans. Pourriez-vous dire que sans lui vous ne seriez pas la même artiste?

Tout à fait. Il a d’abord été mon agent, mon impresario et, oui, c’est classique, avec le temps, il est devenu mon chum, mon mari. Très vite, on s’est aperçus qu’on partageait la même vision. C’est évident que je n’aurais pas fait la même carrière sans lui, ça a été donnant-donnant et c’est ce qui fait les couples qui durent. Notre relation d’amour s’est aussi nourrie de musique, d’échanges et de réalisations dont on est fiers tous les deux. Je suis sûre que Mario dirait la même chose, que sa carrière d’impresario n’aurait pas été la même sans moi.

 

En mars prochain, un autre chiffre rond vous attend: 60 ans. Comment vous voyez ce nouveau cap?

Un chiffre, c’est un chiffre. C’est ce que je me dis aussi quand je vais dans une cabine d’essayage! (rires) Mais 60 ans, ça me titille. Je ne me sens pas comme si j’avais cet âge. Ma mère m’a dit, quand elle a eu 90 ans – elle en a aujourd’hui 92: «Ma fille, 90 ans, ça rentre dedans!» Ça remet les choses en perspective, je ne peux pas m’apitoyer sur mes 60 ans. J’espère être comme elle à son âge, elle a toute sa tête, elle est encore vive.

 

Quels rêves ou projets vous reste-t-il à réaliser?

Je veux continuer à jouer, à donner des concerts ici et là. Mais cette année, je vais réaliser un rêve: jouer avec La Pietà à l’endroit d’où elle tire son nom, la Pietà de Venise. Cette église, où il y a quelque 300 ans, de jeunes orphelines formaient un orchestre dirigé par Vivaldi, existe toujours. J’ai d’autres beaux projets dans mes cartons. J’ai encore la flamme et j’aime toujours beaucoup ce que je fais.

Pour les dates des concerts: angeledubeau.com.

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