Une rose

Ainsi, je la revois assise à sa machine à coudre, penchée sur son ouvrage... Manteaux d’hiver pour nous protéger du froid, chemises de coton et pantalons. Elle voulait que ses enfants soient beaux, propres et bien mis. Elle avait la fierté de son petit monde. Elle avait donné le jour à trois petits princes quand ma soeur enfin est arrivée. Elle se mit alors à coudre de jolies robes. Je me souviens particulièrement de l’une d’elles, rose, et dont la jupe piquée de fleurs blanches était gonflée par un cerceau et une crinoline. Notre soeur avait l’air d’une infante. Je ne suis pas sûr, par contre, qu’elle appréciait vraiment ces accoutrements! 

Ma mère aimait aussi les fleurs. Je la revois dans l’allée, penchée sur ses rosiers dont elle prenait le plus grand soin. Elle adorait aussi les «oeillets de poète», dont le nom me semblait aussi joli et romantique que la fleur elle-même. 

Je me souviens également qu’elle fermait les yeux quand nous passions en voiture sur un pont. Elle avait peur de l’eau. Une peur viscérale. D’où lui venait donc cette peur? 

Autre image: on vient d’annoncer à la radio la mort de la chanteuse Rolande Désormeaux, emportée par un cancer du sein. Maman arrête tout et va s’asseoir à la table de la cuisine. Elle est atterrée, bouleversée comme si elle venait de perdre une amie chère, une soeur. Rolande Désormeaux avait 37 ans et laissait deux jeunes enfants. C’était en 1963. En 1963, maman, elle, venait d’être opérée d’un cancer du sein. Elle avait six enfants à ses trousses. 

La maladie a sûrement été un très grand choc pour elle. Et ce n’est sans doute pas un hasard si, peu de temps après être revenue de l’hôpital, elle a appris à conduire l’auto... comme si elle voulait profiter de la vie au maximum. Le dimanche, elle nous emmenait faire «un tour de machine». Mains agrippées au volant, le regard droit devant. Elle m’impressionnait! Cette image d’une femme déterminée et combative m’aura accompagné, je crois, tout au long de ma vie, comme un legs précieux qui m’aide à affronter l’adversité. 

Je me souviens

Je me souviens aussi de sa grande timidité... cette timidité dont j’ai hérité et avec laquelle j’ai peu à peu appris à composer. Maman avait peur des gens. Je me suis souvent demandé pourquoi. Qui donc lui avait transmis cette peur de l’autre? 

Je me souviens surtout de ses silences. Elle parlait peu, gardait tout en elle. Tant de mystères et de secrets auxquels nous n’aurons pas eu droit. 

Souvent je la revois courant à sa chambre pour se mettre du rouge à lèvres et se passer un coup de brosse dans les cheveux quand quelqu’un annonçait sa visite. Elle était fière et avait le souci de sa personne. Elle était particulièrement belle et émouvante quand elle sortait de la salle de bains drapée dans son peignoir rose bonbon, sentant bon le savon et la rose. Et j’étais sûr que, contrairement à la fleur, elle ne se fanerait jamais. 

Je me trompais. Le cancer a été plus fort qu’elle. Les dernières semaines, elle marchait à l’aide de béquilles. 

Elle est morte un jour de novembre. Elle avait 42 ans, laissant une petite couvée à moitié élevée. Je n’ai pas oublié le silence qui régnait ce matin-là dans le cimetière où nous étions venus la mettre en terre. 

Je me souviens surtout d’une femme qui est passée trop vite dans ma vie. J’ai longtemps eu la certitude que maman était immortelle. Et, en un sens, elle l’est puisque tant que je vivrai, elle sera là, près de moi, comme une présence rassurante. 

Car une mère, c’est l’origine, c’est le coeur de notre vie. 

Bonne fête à toutes les mères. 

Jean-Louis Gauthier Rédacteur en chef

jean-louis.gauthier@bayardcanada.com

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