Rencontre avec l’abbé Raymond Gravel

Rencontre avec l’abbé Raymond Gravel

Par Paul Toutant

Crédit photo: Martin Laprise

Une rencontre pleine de générosité et d'amour avec un homme qui a laissé une empreinte ineffaçable sur tous ceux qui l'ont connu de près ou de loin. Toutes nos condoléances à sa famille et à ses proches.

Danc cette entrevue, l'abbé Raymond Gravel nous raconte son enfance à la dure, sa découverte de la Bible, son admiration pour le pape François et sa lutte contre le cancer. Rencontre avec un libre-penseur.

L’enfance à la dure 

Raymond Gravel est né à Saint-Damien il y a 61 ans. Dans cette petite localité rurale sise non loin de Joliette, les Gravel sont une famille de cultivateurs. Six enfants à nourrir, un père qui préfère ses chevaux à sa marmaille et une mère qui «mange souvent des volées» en voulant protéger ses petits contre la violence paternelle. Le père du jeune Raymond ne boit pas, mais il a une disposition naturelle à se défouler en cognant sur sa femme et ses enfants. Peut-être avait-il eu d’autres aspirations que celle d’être prisonnier d’une ferme de misère, entouré de petits affamés qui ne rêvaient, eux, que de quitter ce nid familial hostile. 

«Ma mère Réjeanne était une femme très douce, se rappelle l’abbé Gravel. Elle a fait plusieurs fausses couches, mais elle était vaillante.» Peu instruite, elle adore faire des mots croisés, un loisir qui ne coûte rien. Réjeanne élève ses enfants dans la religion catholique, mais en se posant beaucoup de questions sur les moeurs religieuses de son époque. «La religion interdisait de manger de la viande le vendredi, se souvient Raymond Gravel avec un sourire. Puisque je n’aimais pas les tomates ni les oeufs, maman me faisait des sandwiches au jambon pour mon lunch. “Tu n’as qu’à pas te faire attraper par les religieuses”, me disait-elle.» Les interdits catholiques paraissent bien insignifiants à Réjeanne: défense de danser et d’aller au cinéma? Pas pour les Gravel. Raymond organise d’ailleurs des soirées de danse au couvent des religieuses de Joliette, la preuve, croit-il, que la foi peut ne pas être intégriste. Au collège, Raymond est éduqué par les Frères du Sacré-Coeur. Lui et sa bande prennent un malin plaisir à leur jouer des tours pendables. «Ils portaient des scapulaires dans le dos. On accrochait ceux-ci aux rampes d’escalier lorsqu’ils descendaient, et ils prenaient une méchante débarque, raconte-t-il en riant. Ou l’on pendait des statues à l’intérieur des armoires, de sorte qu’elles tombaient lorsqu’un frère en ouvrait la porte. On en a cassé, des statues!» 

Malgré tout, Raymond Gravel garde un souvenir attendri de ses anciens professeurs, des «gentlemen à leur façon». Mais, à la maison, l’atmosphère est de plus en plus irrespirable. Gravel la foi nue Enfant battu, puis adolescent prostitué, il est devenu prêtre, député indépendantiste à Ottawa et pourfendeur de l’Église des riches. Il se bat aujourd’hui contre un cancer virulent et rêve de combats à mener pour retrouver le véritable esprit de l’Évangile, celui de la libération intérieure et collective. Rencontre avec un libre-penseur.

Bum de rue

À 16 ans, Raymond n’en peut plus. Encouragé par sa mère, il quitte la maison. Mais où aller? À Montréal, bien sûr, où il arrivera sans le sou. Sa mère lui dit en le quittant: «Je te fais confiance, tu sais ce que tu as à faire.» Pour gagner sa vie, Raymond répond à une petite annonce d’un quotidien: on demande des «escortes», autre nom pour «prostitués». Pendant quelques mois, il devient l’amant d’hommes désespérés qui doivent payer pour un peu de tendresse. Raymond, qui n’est pas homosexuel, consomme de plus en plus de drogues assommantes pour pouvoir faire son nouveau métier. «Les amphétamines étaient en vente libre à cette époque, se souvient-il, les gens en prenaient pour maigrir.» Un soir, un client agressif le viole et le roue de coups. Raymond se retrouve à l’hôpital. À cette époque, pas question qu’un prostitué porte plainte à la police. Fini le travail d’escorte! Il s’accroche à un vieux rêve: terminer ses études et devenir prêtre. «J’avais toujours été attiré par la vocation sacerdotale, dit-il. Je voulais aller voir si cet appel était réel ou pas. Mais il me fallait étudier sérieusement.» 

Raymond devient barman au fameux Limelight puis au Rendez- Vous Disco, dans l’ouest de Montréal. Il y amasse assez d’argent pour finir ses études au séminaire. «C’est drôle, les clients savaient que je me destinais à la prêtrise et venaient souvent se confier à moi. C’est là que j’ai appris à écouter les gens sans les juger. Quand je suis allé faire un stage dans une paroisse, les clients et le personnel du bar m’ont fait un “party de curé”, c’était spécial!» 

Découvrir la Bible

Raymond Gravel est ordonné prêtre en 1986. Il se souvient que, pendant la cérémonie, son père n’a pas cessé de pleurer. Les deux hommes vont d’ailleurs se réconcilier avant le décès du paternel, en 2002. «Opéré pour un cancer de l’intestin, il se savait condamné, se souvient l’abbé Gravel. Il m’a alors demandé pardon pour le mal qu’il m’avait fait. Il s’est confondu en excuses et m’a déclaré qu’il m’aimait, ce qu’il ne m’avait jamais dit de sa vie. Il m’a avoué être très fier de moi et m’a demandé de lui donner l’extrême- onction, comme on disait à l’époque. Il est mort le lendemain.» 

Raymond Gravel, prêtre, s’intéresse avec passion aux Saintes Écritures. Pour mieux les comprendre, il apprend le grec et l’hébreu. Il étudie à Rome et obtient deux maîtrises, dont une sur la Bible. «Ce n’est pas un livre comme les autres, explique-t-il. Son message est toujours d’actualité et il est ouvert à toutes les générations. Il faut cependant actualiser le texte, l’adapter aux réalités contemporaines, le réinterpréter pour comprendre la parole de Dieu.» 

L’abbé Gravel m’explique que certains passages de la Bible sont devenus désuets et ne reflètent que la morale de siècles révolus. «Le livre du Lévitique, donne-t-il en exemple, est épouvantable, et il ne faut pas s’acharner à décrypter ça. C’est de la vieille morale tout à fait dépassée.» Par contre, le message des Évangiles est pour lui très actuel: «C’est un formidable appel à la liberté. Le Christ est venu pour nous libérer, et c’est dommage qu’on en ait fait une religion. Sa parole était tellement libre.» 

Lancé sur son sujet favori, voilà que le prêtre s’enthousiasme. «On a enfermé le Christ dans une religion, et pourtant il était un Juif qui contestait sa propre religion. Ce n’est pas lui qui a inventé le christianisme, ce sont ses supporters, et ils n’auraient jamais dû le faire. On a voulu contrôler son message. Il ne faut pas que la religion empiète sur la foi, mais c’est malheureusement ce qui est arrivé à l’Église catholique. C’est pour cela que beaucoup de bons croyants en sont sortis: elle a voulu contrôler la foi. On ne peut pas contrôler Dieu!» 

De tels propos auraient probablement entraîné l’excommunication du prêtre Gravel il y a 25 ans. Aujourd’hui, l’Église lui donne raison. L’abbé en rajoute: «Il n’y a rien d’historique dans l’Évangile, déclare-t-il. Quand Jésus a été baptisé, le ciel ne s’est pas ouvert pour permettre l’envol de milliers de colombes. Il n’a pas vraiment marché sur les eaux et n’a jamais changé de l’eau en Châteauneuf-du-pape! Ce sont des images, des symboles qu’il ne faut pas prendre à la lettre. L’Église devrait être au service de l’Évangile, mais c’est le contraire qui s’est produit, ça n’a pas d’allure. Pratiquer l’Évangile, c’est apporter la bonne nouvelle du Christ, libérer les gens, soigner les blessés de la vie, accompagner les personnes qui ont perdu leur dignité. Quand l’Église condamne les homosexuels et les divorcés remariés, elle fait exactement le contraire de ce que le Christ nous a dit de faire. C’est un discours qui ne tient plus!» Raymond Gravel ajoute que les croyants déçus qui se tournent vers les sectes n’ont pas vraiment réfléchi. «Ce sont des gens qui ont besoin de sécurité, de règlements. Ils quittent l’Église catholique pour aller vers les Témoins de Jéhovah ou les baptistes. C’est pas fort comme réflexion. Ce sont des mouvements qui infantilisent les gens.» 

François, pape de l’espoir

Raymond Gravel ne cache pas son admiration pour le nouveau pape François. Il estime que ce dernier met en branle des réformes importantes qui vont répondre aux aspirations des catholiques. «Regardez-le aller, c’est formidable. L’Église est un gros paquebot qu’on ne peut pas faire tourner sur un dix cennes. C’est une institution millénaire. Pourtant, François travaille à la dépouiller tranquillement de plusieurs couches superficielles. Lorsqu’il dit : “Qui suis-je pour juger les homosexuels?”, c’est une révolution dans les mentalités. Ce ne sont pas les deux papes précédents qui auraient dit ça. Jean-Paul II a fait reculer l’Église de 100 ans et Benoît XVI a privilégié la droite rigide. François travaille délicatement: il a accepté de canoniser Jean-Paul II, une décision de son prédécesseur, mais il fera aussi canoniser Jean XXIII, le pape de la réforme. Le message est clair. Le cardinal Ouellet, un conservateur, n’a plus le beau rôle à Rome. François veut contrôler désormais les nominations d’évêques et il a déclaré que les carriéristes ne sont pas à leur place au Vatican. Mais il doit faire attention: s’il va trop vite, il va se faire dégommer par les cardinaux les plus traditionnels ou même carrément se faire tuer.» 

Le nouveau pape a également appelé les cardinaux à faire preuve de modestie. «Il a découvert que la garde-robe d’un cardinal coûte au bas mot 20 000$, m’apprend l’abbé Gravel. Les soutanes haute couture, les souliers de soie et les dentelles vont être abolis. On a fini de voir défiler ces ecclésiastiques comme s’ils formaient une assemblée de poupées Barbie. Au dernier conclave, ils avaient l’air d’une bande de travestis en parade, des vrais drag-queens!» 

Indépendance et droit des femmes

Le 27 novembre 2006, Raymond Gravel est élu député de Repentigny pour le Bloc québécois, devenant le premier prêtre indépendantiste à siéger à Ottawa. Cette élection fait grand bruit et dérange les catholiques conservateurs du Canada. «J’avais demandé à Mgr Lussier, l’évêque de Joliette, de rester prêtre pendant mon mandat, sinon je n’allais pas siéger.» Permission accordée, à condition que le député n’exerce pas de ministère pendant son mandat. Raymond Gravel insiste pour participer aux grands débats de société qui ont cours aux Communes. Lorsque Henry Morgentaler, pionnier des cliniques d’avortement, est honoré par le gouverneur général, le député-prêtre prend sa défense, disant qu’il ne faut pas condamner les femmes qui se font avorter, mais plutôt les soutenir et les accompagner. Lorsqu’il se prononce en faveur du mariage gai, c’en est trop pour les catholiques intégristes: des organismes mènent une campagne à Rome pour qu’il soit expulsé de l’Église. Rome, dirigé par Benoît XVI, lui ordonne de choisir: demeurer prêtre ou député. Raymond Gravel est prêtre avant tout et ne se représente pas aux élections suivantes. «Je ne suis pas rentré dans le rang pour autant, précise l’ex-député. J’ai gardé mon droit de parole et ça en dérange encore plusieurs. Depuis l’élection du pape François, mon évêque, un sapré bon gars, ne reçoit plus de mises en garde de Rome. J’ai enfin la paix!» 

Raymond Gravel se dit toujours indépendantiste. «Le Bloc est le seul parti qui travaille pour les Québécois à Ottawa, affirme-t-il. Le NPD, malgré ses nombreux députés du Québec, n’ose pas défendre nos droits pour ne pas s’aliéner les autres provinces. À Québec, je dois dire que le Parti québécois m’a grandement déçu avec son projet de charte des valeurs. Pour le reste...» 

Au moment de réaliser cette entrevue, en janvier, Raymond Gravel lutte contre un cancer des poumons avec des métastases aux os. La chimiothérapie le force à réduire ses activités. «J’ai fumé pendant 40 ans et je le regrette amèrement. J’aimerais avoir encore beaucoup de temps à vivre pour gagner mes combats et diffuser la parole du Christ, promouvoir le respect de la différence, travailler contre la haine des autres, me dit-il, lucide. Je ne sais pas ce qui m’attend après la mort. Je crois que la conscience survit dans l’au-delà, mais j’ignore quelle forme cela pourrait prendre. J’ai un fils spirituel, Alexandre, qui est marié et père de deux enfants; je vais me continuer à travers eux, ça me fait du bien d’y penser. Je suis à terminer ma biographie, qui paraîtra cette année, et j’achève un livre sur l’espérance, que je vais dédier au pape François. Ce sera un livre-choc, avec des témoignages d’exclus de l’Église, des gens mal pris, des femmes qui se sont fait avorter, des gais. C’est à eux que nous devons apporter l’espoir. C’est pour eux que le Christ est venu sur la Terre. Quand le temps sera venu, je partirai en paix en pensant à ceux que j’ai aimés et à ce qui va rester de moi dans leur coeur. J’espère seulement que l’au-delà ne ressemble pas aux images pieuses du ciel. Je trouverais ça bien ennuyant!» 

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Le billet de Linda Priestley, Rédactrice en chef

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