Lac-Castagnier

Lac-Castagnier

Par Jean-Louis Gauthier, Rédacteur en chef Bel Âge magazine

Lac-Castagnier? Qu’y a-t-il donc à voir là à Lac-Castagnier? Je lui explique qu’il y a longtemps que je veux retourner dans ce village où s’est joué, il y a bien des années, mon destin (pour dire les choses de façon un peu pompeuse). Explications.

C’était un dimanche du mois de juillet. Je venais tout juste de terminer ma septième année d’école.

La maison me semblait bien grande depuis que notre mère était hospitalisée.

J’avais entendu dire qu’il y avait cet après-midi-là des régates au lac Castagnier, au bord du village du même nom. J’ai proposé à mon père que nous y allions. À mon grand étonnement, il a accepté. (Peut-être trouvait-il lui aussi la maison un peu grande!)

Nous voilà donc, quelques heures plus tard, debout sur le quai, suivant du regard les embarcations qui font leurs prouesses sur l’eau. Mon père, un peu en retrait, parle avec l’abbé Lapalme, le curé du village qui est aussi, pendant la semaine, préfet des études au séminaire d’Amos. Sans que je le sache, ils étaient en train de décider du cours qu’allait prendre ma vie.

En effet, durant le voyage de retour, mon père m’apprend que j’entrerai au séminaire d’Amos en septembre.

C’est ainsi que, un demi-siècle plus tard, nous roulons, mon frère et moi, en direction de Lac-Castagnier.

Je suis un peu excité à l’idée de retrouver une partie de mon passé. Je me souviens vaguement d’une longue allée avec à droite la petite église en pierres des champs, à gauche le presbytère et, en contrebas, le majestueux lac.

Cela fait une petite demi-heure que nous roulons quand, tout à coup, j’aperçois sur notre droite le panneau indiquant que nous sommes arrivés à Lac-Castagnier.

Encore un peu, puis nous passons devant le cimetière! Le village ne devrait pas être bien loin. Et pourtant, pas l’ombre d’un village à l’horizon. Bizarre!

– Faisons demi-tour, dis-je à Jacques. J’ai vu qu’il y avait quelqu’un au cimetière. Nous allons lui demander notre route.

Un village qui meurt, c’est un peu de vie qui s’en va

– Monsieur, nous voulons aller à Lac-Castagnier...

– Mais vous êtes à Lac-Castagnier!

– Oui, mais le village, l’église, le presbytère?

– Oh! Tout ça n’existe plus, mon cher monsieur. Ç’a été rasé il y a des années!

Rasée l’église. Rasé le presbytère. Tout à coup, je me suis senti dépossédé d’une partie de ma vie, comme si on venait d’en retirer l’une des pièces maîtresses.

Lac-Castagnier, ai-je appris, s’était vidé peu à peu de ses résidants. Un jour, le curé aussi est parti. On a cessé de chauffer l’église, le presbytère. Puis on les a jetés par terre. C’était sans doute la seule chose à faire. N’empêche! Un village qui meurt, si humble soit-il, c’est un peu de vie qui s’en va, c’est un lieu qui ne survivra plus que dans le cœur de ceux qui l’ont connu. Et dans celui d’un touriste égaré qui, des années plus tard, revient sur les chemins de sa jeunesse.

Peut-être êtes-vous comme moi: plus j’avance en âge, plus le passé prend de l’importance à mes yeux. J’ai le sentiment que mon histoire, ma toute petite histoire, s’emboîte dans une autre histoire, plus grande, plus vaste, un peu comme des poupées gigognes. Ainsi, le coeur habite un berceau, puis une maison, un village, une ville, une contrée, un pays, et le monde tout entier.

Nous sommes riches de tout ce passé qui nous a façonnés. C’est pourquoi je me réjouis chaque fois que je vois un groupe de citoyens se mobiliser pour sauvegarder un arbre, par exemple. Ou encore pour redonner vie à une magnifique église comme celle de St. James, rue Sainte-Catherine Ouest, à Montréal, véritable joyau dont des esprits mercantiles, vendeurs du temple, avaient fait disparaître la façade derrière d’affreux commerces. De la même manière, je me réjouis quand un propriétaire ramène à la vie une humble corniche qu’un prédécesseur avait recouverte d’un bout de tôle.

On ne peut pas tout sauver. Mais sauvons ce qui peut l’être. Ces lieux, ces paysages qui cachent des bouts de notre enfance, qui gardent le souvenir de nos rêves, de nos premières amours et du chemin que nous avons parcouru. Cette tâche, qui est celle de la mémoire, incombe certainement aux grands-parents, gardiens du passé et de ses vieilles pierres, mais aussi de ce patrimoine immatériel que l’on porte au plus profond de soi et qui a le visage de ceux qui nous ont précédés.

Jean-Louis Gauthier Rédacteur en chef

jean-louis.gauthier@bayardcanada.com

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