Grandes entrevues Le Bel Âge: Serge Chapleau

Grandes entrevues Le Bel Âge: Serge Chapleau

Par Betty Achard

Crédit photo: Martin Laprise

Comme la plupart d’entre nous, je connaissais le travail de Serge Chapleau et je pouvais facilement identifier l’homme, l’ayant maintes fois entendu à la radio et vu à la télévision. Mais je dois avouer qu’en sa présence j’ai été plutôt impressionnée. Quelle prestance! Six pieds trois, même s’il dit s’être quelque peu tassé – on ne le croit guère –, une crinière blanche que bien de ses pairs doivent lui envier, une voix profonde et, avant l’entrevue, un air vraiment sérieux, voire soucieux. C’est qu’en réalité il l’était, au mitan d’une journée plutôt difficile et qui était loin d’être terminée. Serge Chapleau est un homme très occupé: ses caricatures quotidiennes pour La Presse, ses animations à La Presse+, son «vieux tapon» de Gérard D. Laflaque à Radio- Canada… Et, comme tous les ans, s’y ajoute la sortie de son livre, Chapleau 2014, son 22e. C’est en effet beaucoup pour un seul homme! 

L'enfance

Il était entendu que nous parlerions de son enfance et des Noëls d’alors. Serge Chapleau s’est gentiment prêté à la confidence. Il était le benjamin d’une famille de sept garçons, dont l’un, Jean-Paul, est décédé à l’âge de huit ans. Cette perte et la douleur incommensurable qui l’a accompagnée, la maman les a portées toute sa vie, et sans doute ont-elles pesé sur l’ensemble de la fratrie. «J’ai eu une enfance et une adolescence dures, sans chaleur. Étant arrivé six ans après le dernier de mes frères, autant dire que j’ai été une erreur de parcours.» Confrontés à l’inattendu, les parents auraient bien évidemment souhaité avoir une fille… «D’où mon esprit un peu féminin!» (Je suppose que c’est une blague…) Le père pourvoyeur, ouvrier en avionnerie, n’était guère enclin à manifester de la tendresse à ses fils. «Quand on le voyait déboucher au coin de la ruelle avec sa boîte à lunch, on courait tous, pas pour se jeter dans ses bras, mais plutôt pour s’en éloigner le plus vite possible!» C’est que rien n’était facile dans le quatre et demi de la rue Drolet, à Montréal: à la présence des parents et des garçons s’ajoutaient, comme c’était souvent le cas à l’époque, celle des grands-parents et souvent même celle d’une cousine venue aider! Alors ceci expliquant cela, on peut comprendre, d’une part, qu’une petite volée se soit donnée de temps en temps (papa Chapleau avait la main leste) et, d’autre part, que la maman ne se soit pas montrée «très fine». «Personne n’a attaché mon foulard autour de mon cou quand je partais pour l’école.» 

Par contre, les gars étaient et sont encore très proches les uns des autres. «Mes frères me protégeaient contre toute attaque extérieure. Le jour où je me suis fait prendre mon pistolet, Clint Eastwood et sa gang ont débarqué…» Il semble bien que cette intervention ait été assez dissuasive pour la suite des choses. Par ailleurs, Serge était également le souffre-douleur: comme il était le plus petit, ses frères «devaient» le traîner partout et s’amusaient à lui faire croire tout et n’importe quoi. «Trois d’entre eux étaient experts en mensonges. Ils me racontaient avec beaucoup de sérieux qu’un train souterrain reliait notre maison à la région des Basses-Laurentides où nous avions de la famille. J’aurais bien aimé monter dans ce train-là…» Mais de très bonnes raisons invoquées par les grands l’en ont toujours empêché, et pour cause! Mais la plus grosse de leurs bêtises a été réalisée sous la surveillance de Norbert, l’aîné, en l’absence des parents, exceptionnellement partis pour deux jours. Les frères ont eu l’idée saugrenue de creuser sous la maison familiale, avec l’aide de copains venus en renfort, pour y créer un genre de salle de danse. Heureusement que l’absence des parents a été brève: la maison a résisté! «Les gars, ça se tient, mais c’est “tough”.» 

Et les Noëls, alors, comment étaient-ils célébrés? Le mot semble inapproprié. Dans une famille aussi nombreuse et modeste, «sans trop de culture», la Nativité – un phénomène bien connu, pourtant… – n’était pas soulignée en grande pompe. Bien sûr, on se réunissait, et Serge Chapleau garde encore le souvenir des mononcles et des matantes, et plus encore de la grand-mère aux baisers humides: un vrai cauchemar! Bizarrement, ce sont des situations plutôt désagréables qui lui reviennent d’abord à l’esprit. Ainsi la fois où les chenapans ont ouvert leurs cadeaux en l’absence de leurs parents. Bien mal leur en prit: ce fut «tout le monde au lit, et vite». Mais alors, ces cadeaux? Apparemment, préférence était donnée au petit chandail plutôt qu’au train électrique. Et de conclure: «Mais cette atmosphère ne m’a pas empêché d’avoir confiance en la vie.» 

L'école et les débuts

La vie le lui rendra bien. L’école primaire a été plutôt banale. Une anecdote, drôle avec le recul: le maître avait imposé aux enfants de dessiner un ciel avec des dégradés de bleu. Serge a décidé de le lui faire, son ciel, mais il l’a accompagné d’un paysage marin. Il s’est fait vertement semoncer. «Il faut dire que j’étais meilleur que l’instituteur.» Leur sens du dessin et des couleurs, les frères le tiennent de leur mère, qui s’est elle-même mise à peindre à un âge avancé. Le secondaire n’a pas été plus drôle pour le grand efflanqué de 135 lb, que son teint pâle obligeait à se protéger du soleil. «Heureusement, mon habileté en dessin m’a sauvé.» Il y a bien eu une tentative de cours classique pendant une année, mais le veston orné d’un écusson et la discipline qui allait de pair, ce n’était pas son «bag». Donc les 10e, 11e et 12e années se sont déroulées dans une école secondaire ordinaire. Puis ce furent les Beaux-Arts, là où le miracle s’est accompli. 

Dans ce nouveau milieu, Serge fait désormais partie des meilleurs et, du coup, l’estime de soi en ressort revigorée. «Je découvrais le monde, pas juste la rue Drolet! Je côtoyais des gens “flyés”, des artistes, des filles…» Ce furent quatre années de bien-être et d’équilibre, au bout desquelles le jeune homme sortit avec un diplôme en communication, arts graphiques, typo, photo... En 1971 – il a 26 ans –, Serge Chapleau s’offre un «trip de moto pas de casque», direction les Îles-de-la- Madeleine. Mais le jeune homme au sens de l’observation aiguisé a déjà bien taillé ses crayons, inspiré qu’il est par le magazine français Pilote, notamment. «Ce genre de “grandes gueules” qu’on y présentait, je me suis dit que moi aussi, je pouvais en faire.» C’est ainsi qu’a débuté la belle et longue carrière de notre caricaturiste. Gilles Vigneault a été son premier «client», publié dans les pages de Perspectives, alors dirigé par M. Gascon (de la famille des comédiens), qui a immédiatement détecté un talent rare. «Tu commences la semaine prochaine.» À cette époque, notre artiste recevait un cachet de 125$ pour une pleine page; mais ce sera 1 000$ quand ses services seront requis par le Week-end Magazine. Le succès fut donc immédiat. «Je prenais avec bonheur tout ce qui m’arrivait. J’entendais parler de mes dessins, j’étais content, même si certains caricaturistes aux styles différents du mien n’étaient pas persuadés de mon talent.» Mais lui a décidé que mieux valait tabler, dans la vie, sur le positif. «J’ai été chanceux.» 

La famille et le travail

Parmi toutes ses chances, deux occupent une place à part dans la vie de Serge Chapleau: sa femme Francine et Maxime, leur fils unique. «Sa mère a tendance à le surprotéger, mais moi, je le protège.» De l’esprit de famille, c’est évident, l’homme en est imprégné. N’a-t-il pas racheté la maison familiale de son enfance, rue Drolet, ainsi que le chalet que son père avait construit de ses propres mains, au bord d’un lac? «La famille, c’est le noyau dur. On est là pour eux. J’adore mes frères. Notre insupportable mère, c’était quand même Maman. Et notre père distant, c’était Papa.» Respect. Il est loin, le grand barbu aux cheveux longs qui accompagnait Plume Latraverse en spectacle, à l’harmonica, et jouait de la batterie au grand dam des voisins. J’ai devant moi un homme et un père aimant, et un grand monsieur, professionnel jusqu’au bout des doigts! Sous ses airs imposants, Serge Chapleau est un grand sensible, il en convient, d’ailleurs. 

Mais alors, on peut donc être sensible et méchant en même temps? Attention: ne pas confondre méchanceté gratuite, acuité de l’observation et sens de la dérision. Le caricaturiste serait détesté par 30% de ses «lecteurs», dont certains vont jusqu’à le traiter de «maudit chien sale» et autres douceurs du genre. Mais cela signifie donc que 70% l’aiment! Alors, à propos des premiers, le jugement tombe: «À mon âge, je ne veux plus gaspiller de mine dans mon crayon…» Justement, parlons-en, de cet âge: par le plus grand des hasards, arriverait- il à Serge Chapleau de songer à la retraite? «Oui, à l’occasion, quand Francine et moi sommes en Floride, au soleil, à lire des bouquins.» Mais cette idée farfelue s’estompe très vite car, à la longue, cette situation, lui semble-t-il, s’avérerait des plus «plates». C’est sûr qu’à 68 ans le corps envoie certains signaux. Par exemple, on ne peut plus sauter d’une embarcation sans risquer de tomber sur les genoux (authentique). «Disons que j’ai ressenti quelques différences ces dernières années. Mais le véritable choc, c’est dans la perception des autres.» Ainsi, le «Bonjour, Monsieur» ne fait pas particulièrement son affaire, surtout quand il émane de jolies femmes… 

À propos des femmes, précisément, et de la caricature, l’artiste est affirmatif: «Elles sont plus difficiles à caricaturer que les hommes.» Comme, selon lui, elles s’évertuent au quotidien à être les plus belles et à masquer le plus possible leurs défauts, elles n’aiment pas du tout que ceux-ci soient mis en avant. «Si je touche au bon endroit, elles se sentent tout de suite insultées.» (J’ai des noms, mais je préfère les taire…) Quant à moi, je ne détesterais pas être caricaturée par le plus grand spécialiste du genre au Québec. Apparemment, ce ne sera pas aujourd’hui, car le temps passe à la vitesse grand V, et ses obligations appellent notre homme à La Presse… 

Merci pour cette entrevue, monsieur Chapleau. Oups! Pardon, Serge. Ce soir, un bon scotch et un bon cigare seront sûrement bien appréciés, et des plus mérités, après le classique «stress quotidien de la création» propre à tout artiste. 

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