Grandes entrevues Le Bel Âge: Joe Bocan

Grandes entrevues Le Bel Âge: Joe Bocan

Par Paul Toutant

Crédit photo: Martin Laprise

Joe Bocan ne s’est pas complètement éclipsée de la scène pendant qu’elle élevait sa marmaille. Avec son spectacle pour enfants La Comtesse d’Harmonia, elle parcourt la province sur des rythmes joyeux, mais les contraintes du showbusiness sont devenues bien lourdes. «C’est rendu un peu dingue, confie-t-elle. Les coûts augmentent sans cesse parce que les institutions sont de plus en plus frileuses. Pour présenter ma Comtesse, j’ai dû faire ignifuger mes rideaux de scène afin de répondre aux normes des services d’incendie. Une commission scolaire a accepté mon spectacle, mais à condition que je souscrive une assurance de deux millions de dollars au cas où un enfant se blesserait pendant la représentation. Je ne pourrais jamais refaire mes anciennes folies du Spectrum avec une roue en feu au-dessus d’une piscine pleine d’eau et entourée de guitares électriques!» N’empêche, cette image d’une Joe Bocan stupéfiante fait partie de mes plus beaux souvenirs de chroniqueur culturel! 

Il y a 11 ans, Joe a vu son petit dernier partir pour l’école. Ce fut un gros choc émotif. «Après quelques jours, il avait hâte d’aller rejoindre ses amis, dit-elle, mais moi j’ai pleuré jusqu’à Noël.» C’est alors que la chanteuse se remet au travail, noircissant des pages et des pages de bouts de poèmes et de chansons. Elle redécouvre la joie de l’écriture, couchant sur papier ses états d’âme, essayant de mettre un peu d’ordre dans les messages confus que lui dicte sa vie. Parce que la vie change vite aujourd’hui, et que le tourbillon de l’actualité est devenu fou. Dans ce contexte, il y a aussi l’évolution du sentiment amoureux qui tâche de survivre tant bien que mal. 

C’est ainsi qu’est né l’album La loupe, un regard mature sur les limites des promesses d’amour éternel, des promesses impossibles à tenir la plupart du temps. Dix ans d’écriture et de réécriture, de doute et de ténacité, de lucidité, mais aussi d’un besoin urgent d’ouvrir des fenêtres sur l’espoir. Résultat: 11 chansons qui prennent aux tripes, chantées avec une voix toujours intacte, celle d’une femme déterminée à avancer, quitte à provoquer le destin. 

Une guerre à oublier

La fameuse guerre des sexes a fait couler beaucoup d’encre. De larmes aussi. Dans ses nouvelles chansons, Joe Bocan raconte des histoires de ruptures et de réconciliations. Cela aurait pu donner une suite d’airs tristes ou pleurnichards. Que non. Pour alléger la sauce, elle s’est entourée d’excellents musiciens qui ont créé une ambiance de cirque autour de ces tours de piste émotifs. Les frères Dominique et Sylvain Grand, réalisateurs de l’album, ont donné à La loupe une théâtralité que l’on peut trouver sur les disques de Jacques Brel. Chaque chanson est devenue une histoire à savourer, comme une petite pièce où Joe Bocan décrit une facette de l’expérience amoureuse, complexe à souhait. Dis-moi comment je peux t’aimer / Avec une guerre à oublier / Dis-moi comment je peux rêver / Avec tes yeux peu concernés... («À coup d’amour et de joie»). 

«Je souhaite que cet album fasse réfléchir, nous amène dans un mouvement de changement, explique-t-elle. Les gens sont rendus à bout de coeur. Tout le monde sent que le monde actuel ne peut plus durer comme il est, mais on tente de nous faire croire qu’un changement serait néfaste. Notre quête du bonheur s’en trouve freinée. Dans les couples comme dans la société, il importe que personne ne sorte détruit d’une relation. Il faut cesser de tourner en rond et comprendre que le changement peut être positif.» Pour que tu me désires / Je mettrai dans tes veines / Des cristaux d’amour / Des longs chants de sirènes... («Plus fort que nos désirs»). 

Faut-il s’étonner qu’une femme d’âge mûr soit allée plus loin dans sa réflexion que la moyenne des chanteurs que l’on entend actuellement à la radio? Il y a un décalage entre la chanson québécoise actuelle et l’oeuvre de Joe Bocan. La chanteuse en est consciente et s’attend à trimer dur pour reconquérir l’auditoire. «Les radios ne font pas tourner mes nouvelles chansons, sauf Espace Musique, me souffle-t-elle. On dit que je n’ai pas le son du jour. Les modes vont et viennent, mais il me semble que mon disque est intemporel. Les chansons qui ont la cote aujourd’hui sont plutôt folk et chantées en langage populaire. J’aimerais tellement pouvoir présenter mes compositions en spectacle l’automne prochain, mais je n’ai pas de grosse machine promotionnelle à mon service. Lors du lancement de La loupe au Club Soda, les gens ont écouté mes chansons dans un grand silence respectueux pour ne rien perdre des paroles. D’habitude, la foule placote lors des lancements de disques. Et j’ai redécouvert le plaisir de chanter sur une scène; c’est là que je communique le mieux avec le public. J’espère y arriver!» 

On dit parfois «loin des yeux, loin du coeur ». Revenir au monde du spectacle après une longue absence peut s’avérer ingrat, et il faut une bonne dose de courage pour le faire. Dans le milieu culturel, certains lui auraient même reproché d’avoir tourné le dos au succès pour avoir des bébés, ce qui la fait bien rire: «Mes enfants sont ce qui m’est arrivé de plus merveilleux dans la vie, précise-t-elle. Je ne regretterai jamais d’avoir fait une pause pour les mettre au monde.» 

Le coeur social

On entend souvent dire que les Québécois sont désabusés, léthargiques, qu’ils rêvent de changement en restant assis devant la télé. Joe Bocan n’y croit pas. Elle pense plutôt que ce sont les médias et les politiciens qui cultivent cette image dans l’espoir que rien ne change et que leur pouvoir ne soit pas contesté. Le bonheur, croit-elle, est pourtant à portée de main. «On consomme comme des malades, dit-elle. Il nous faut le dernier téléphone intelligent, le dernier iPad, une nouvelle voiture, une plus grosse télé. On achète, on achète, et on pollue. Toutes ces distractions nous éloignent des vrais sentiments, de la simplicité d’un mot d’amour, d’un regard tendre. Beaucoup de gens font des dépressions, nous nous sommes inventé un monde sans âme où l’argent est devenu une obsession.» 

Les enfants de Joe Bocan ont 15, 18 et 21 ans. Elle a vécu avec eux le Printemps érable où elle a vu un exemple parfait du besoin de changement profond au Québec. En mère inquiète, elle a vu les policiers gazer et matraquer les jeunes à la télévision, pleurant de rage devant la surdité volontaire des politiciens de sa génération. «L’orgueil de Jean Charest et de sa clique m’est resté dans la gorge, affirme- t-elle sur un ton enflammé. Quand on a des enfants qui s’expriment, on les écoute. Et même si on ne comprend pas tous leurs arguments, on ne leur casse pas la tête à coups de bâton! C’est cet orgueil sans limites, ce sentiment d’avoir toujours raison qui a envenimé le climat. Nous étions 250 000 à manifester calmement pour le jour de la Terre, ce n’est pas merveilleux? Avec mes enfants, il m’arrive d’avoir des discussions assez vives, et il faut avoir l’humilité d’accepter que ce sont eux qui ont parfois raison. Il faut essayer de voir la réalité avec leurs yeux, comprendre leurs motivations et ne pas se draper dans des certitudes au nom de notre sacro-sainte expérience.» 

Dans un des clips de Joe Bocan, on voit un adolescent, son fils, tendre une fleur à un policier pendant une manifestation. Elle rêve du jour où le policier acceptera la fleur au lieu de frapper le jeune. Naïve? «Un peu, répond-elle en riant, mais je suis persuadée que tous les policiers ne sont pas des brutes. Il y a des pères et des mères de famille dans leurs rangs, et ils ne battent pas leurs enfants au sang lorsqu’ils ont fini leur journée de travail. Il y a eu beaucoup de maladresse de la part des autorités pendant les manifestations. Une amie de ma fille a été prise en souricière par deux groupes de policiers; elle a pensé mourir. Fallait-il vraiment traumatiser nos jeunes au nom de la loi? Je ne crois pas. De toute façon, l’arrogance gouvernementale n’a pas été payante pour Charest puisqu’il a été rayé de la carte. Est-ce possible de croire que cet homme n’a jamais voulu rencontrer les jeunes, discuter avec eux?» 

La colère de Joe Bocan est devenue la chanson «Bulldozers», dédiée à Gabriel Nadeau-Dubois ainsi qu’à la jeune pacifiste américaine Rachel Corrie, écrasée par un char de l’armée israélienne en 2003 dans la bande de Gaza. «J’ai commencé à écrire cette chanson lors d’une peine amoureuse, explique-t-elle. Je me sentais écrasée comme si un bulldozer m’était passé sur le corps. Au fil des mois, la chanson est devenue un symbole de l’oppression dans le monde. Quand j’ai lu l’histoire de Rachel Corrie, écrasée alors qu’elle tentait d’empêcher la destruction d’une maison palestinienne, j’ai voulu lui rendre hommage. Au moment du Printemps érable, je l’ai réactualisée.» L’histoire d’une très brave jeunesse / vaste boulevard, gros bulldozer / Jamais ils n’ont baissé les bras / Semeurs, comme on s’aime d’amour... («Bulldozers») Il y a quelques mois, la lecture du livre du jeune Nadeau-Dubois, Tenir tête, a profondément ému Joe Bocan. Elle y a retrouvé la fougue qui l’animait il y a 40 ans. Elle espère seulement que ce sursaut d’énergie collective va durer dans les esprits. Ce qui ne l’empêche pas de remettre en question certaines de ses convictions. 

Il y a presque 20 ans, la chanteuse avait fait un tabac avec sa chanson «Les femmes voilées» qui dénonçait la soumission des femmes à un code religieux misogyne. Personne ne devrait mourir / sans qu’on ait vu son sourire... Elle est aujourd’hui ambivalente sur la question des signes religieux. «J’écoute Janette Bertrand et je me dis qu’elle a raison. Puis j’écoute une femme qui porte le voile parce qu’elle le veut bien, et je me dis qu’elle vit dans un pays libre. Alors? Qui suis-je pour décider que mes valeurs sont les meilleures? J’ai de grandes discussions sur ce sujet avec ma fille Charlotte, qui a 21 ans.» Le débat n’est pas clos. Mais Joe Bocan aimerait qu’il se fasse dans le calme et le respect. «Certains politiciens sont tellement déprimants, leur but n’est pas de faire avancer la société, mais de détruire l’autre à tout prix. Les débats relèvent souvent de l’enfantillage éhonté, ce que j’appelle le bébéisme à grande échelle. Peut-on avoir un peu de maturité au Québec?» 

L’âme en paix

Il ne faudrait pas croire que Joe Bocan n’est que révoltée. Au fil de notre conversation, elle parle souvent de paix, de calme intérieur. Les démons les plus terribles ont été apprivoisés. Une chanson de son album illustre assez bien son rêve de bonheur tranquille, sur un air presque country: Un feu pour l’hiver / Des fenêtres pour l’été / De doux courants d’air / Sans compte à régler... («Une petite maison»). 

Voici donc le retour d’une femme accomplie, à quatre ans de la soixantaine, heureuse et le regard tourné vers l’avenir. Je suis personnellement toujours étonné de voir que les femmes de cette génération ont évolué plus vite et plus intensément que les gars de leur âge. Peut-être est-il venu le temps de les écouter, surtout lorsqu’elles daignent passer nos comportements à la loupe. Bon retour, Joe Bocan! 

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