Ce qu’il faut savoir avant d’investir dans les géants américains en devise canadienne

Ce qu’il faut savoir avant d’investir dans les géants américains en devise canadienne

Par Dominique Lamy

Crédit photo: iStock

Les certificats canadiens d’actions étrangères (CCAÉ) sont offerts depuis juillet 2021 par la Banque CIBC, à la Bourse Cboe Canada. Sont-ils faits pour vous?

Il peut s’avérer coûteux d’acheter les actions américaines que l’on convoite lorsqu’elles s’échangent à plusieurs centaines ou milliers de dollars l’unité. Et à plus forte raison lorsque ces mêmes titres doivent être achetés en dollars américains. Les CCAÉ éliminent, en quelque sorte, ces deux obstacles. Ils permettent donc d’acheter, en dollars canadiens, des fractions d’actions de grandes entreprises américaines, sans avoir à assumer le coût direct lié à la conversion de devises. Investir dans des entreprises mondiales entraîne habituellement des coûts de conversion allant de 1% à 1,5% pour les investisseurs…

Depuis l’ajout de 7 nouveaux titres le 15 février dernier, 54 de ces produits sont désormais proposés. Chacun de ces titres représente en effet une fraction de l’action sous-jacente. Il est donc plus facile et abordable d’acheter le CCAÉ de Berkshire Hathaway (BRK-NE) à 32$ CA que de débourser la rondelette somme de 420$US pour obtenir l’action (BRK.B-N) qui s’échange sur la Bourse américaine. L’investisseur qui achète un CCAÉ se retrouve donc, dans ce cas-ci, avec une pondération de 7,62% du titre original.

Alors, oui, il est désormais possible d’investir dans les géants américains en dollars canadiens, mais avant de jeter votre dévolu sur vos entreprises préférées — Apple, Microsoft, Tesla, Coca-Cola, Pfizer et Starbucks, à titre d’exemple —, voici tout ce que vous devez savoir sur ce produit d’investissement pour prendre une décision éclairée!

Des avantages indéniables

Hossein Ghaffari Aram, adjoint à l’analyse de portefeuille pour Patrimoine Richardson Limitée, constate d’entrée de jeu que les CCAÉ possèdent quelques caractéristiques avantageuses. «Les investisseurs devraient les considérer comme des outils pour faciliter la construction de leur portefeuille», dit-il. Vrai qu’ils facilitent la gestion de nos deniers! «L’achat d’un nombre important d’actions d’une entreprise technologique de grande valeur comme Nvidia (NVDA-Q), actuellement négociée autour de 900$US, représente un engagement financier considérable pour les plus petits investisseurs, comparativement à l’achat du titre fractionné (NVDA-NE) à 85$CA.»

Les sept géants du secteur technologique aux États-Unis y sont d’ailleurs bien représentés. «Les investisseurs qui recherchent de la croissance pour investir en argent canadien ont désormais cette possibilité à considérer», constate de son côté Francis Sabourin, gestionnaire de portefeuille et conseiller en placement pour Patrimoine Richardson Limitée. Les CCAÉ permettent aussi de redécouvrir des sociétés qui ont déjà été cotées au Canada. Par exemple, Lululemon Athletica Inc. (LULU-Q), qui avait abandonné son inscription canadienne en 2013, est de nouveau disponible avec le titre LULU-NE. Par conséquent, même un budget limité permet d’investir dans de grandes sociétés mondiales et d’obtenir une certaine diversification.

Un autre avantage demeure bien évidemment la protection contre la fluctuation des devises. Les CCAÉ sont assortis d’une couverture de change intégrée. Théoriquement, les rendements obtenus dépendent alors de la seule variation des actions sous-jacentes, malgré la fluctuation liée au taux de change. «Ces produits protègent les investisseurs de la volatilité des devises, en particulier pour ceux qui possèdent un horizon de placement à court terme ou ceux qui anticipent une appréciation du dollar canadien par rapport au dollar américain», explique Hossein Ghaffari Aram.

Le bémol: difficile de capturer le rendement intégral du titre sous-jacent

Ian Gascon, président de Placements Idema, soulève que la mécanique de couverture de devise décrite sur le site de l’émetteur lui apparaît comme étant problématique, puisqu’elle risque de nuire au rendement obtenu à long terme. Un calcul basé sur les données de la dernière année, présenté à la page suivante, pour comparer l’achat du titre de Tesla sur le Nasdaq et l’achat de Tesla en CCAÉ, apporte un éclairage intéressant sur ce type de frais récurrents, année après année.

«Avec couverture de devise, l’investisseur devrait s’attendre à obtenir le rendement du titre en $US. Or, le rendement s’avère être de 2,1% inférieur sur cette période. D’après ma compréhension des choses, ces titres ne sont pas sujets à des frais de gestion, mais le gestionnaire se prend une commission d’un maximum de 0,6% annuellement pour assurer le service de couverture de devise, ce qui explique une partie de cette différence», dit-il.

Et un autre facteur explique peut-être celle-ci: l’écart entre l’offre et la demande du titre. «L’écart cours acheteur versus cours vendeur pour Tesla (Nasdaq) est de 0,02$ sur 179,00$, soit 1 point de base, versus 0,02$ sur 16,55$ pour Tesla (CCAÉ), soit 12 points de base. Cet écart de prix, 12 fois plus important, est significatif pour un inves- tisseur qui souhaite acheter une importante position», explique Ian Gascon.

Aussi innovant soit-il, le CCAÉ n’est pas parfait et soulève un autre débat : faut-il couvrir, ou pas, le risque de taux de change dans notre stratégie de placement?

Couverture de change intégrée: les experts hésitent

Pour Hossein Ghaffari Aram, les fluctuations liées au taux de change tendent à se compenser sur plusieurs décennies. «Faire la distinction entre les investissements couverts et non couverts peut ne pas avoir d’impact significatif sur les rendements d’investissement à long terme. Par conséquent, notre stratégie privilégie le maintien de l’exposition au dollar américain», explique-t-il.

Une décision notamment basée sur la plus forte productivité de l’économie américaine. «Une économie qui présente une forte productivité est susceptible de connaître une croissance plus rapide, d’offrir des opportunités d’emploi importantes et des salaires plus élevés, tout en réduisant le risque d’inflation. Or, au Canada, la productivité a diminué pendant six trimestres consécutifs, demeurant relativement inchangée par rapport à son niveau d’il y a sept ans. L’économie américaine est mieux positionnée aux industries de grande valeur et, par conséquent, nous préférons le dollar américain au dollar canadien», renchérit-il.

Réflexion similaire de Ian Gascon, à savoir qu’il est préférable à long terme de ne pas couvrir le risque de devise lorsqu’un investisseur canadien achète des actions à l’international. «Dans le contexte d’un portefeuille bien diversifié, je ne vois pas l’intérêt de ces produits. Tout d’abord, je pense qu’il est préférable de diversifier avec plusieurs titres, d’où l’intérêt des fonds négociés en Bourse (FNB), plutôt qu’avec des titres individuels», dit-il.

Et avant d’investir dans un produit financier en particulier, il est important de bien comprendre ses caractéristiques et de déterminer s’il cadre bien dans notre stratégie d’investissement. «Plusieurs produits financiers plus complexes semblent intéressants lorsqu’on les évalue de façon indépendante, en silo, mais ils perdent peut-être de leur intérêt dans le contexte d’un portefeuille déjà bien diversifié dans plusieurs classes d’actifs et à faible coût», conclut-il.

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